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Jan Bucquoy, La vie est belge naar
npdoc.be/janbucquoy Mis en pages par DV Arts Graphiques à Chartres, cet ouvrage a été achevé d'imprimer en avril 2007, sur système Variquik par l'imprimerie Sagim-Canale à Courtry pour le compte des Éditions Michalon Imprimé en France Dépôt légal : mai 2007 N° d'édition : 402 N° d'impression : 9997. L'Imprimerie Sagim-Canale est titulaire de la marque Imprim'vert® 2005, ISBN: 978-2-84186-402-7 Avant-propos par Corinne Maier
Avant-propos - Table des matières Vive la révolution qui fume la moquette Le livre que vous avez entre les mains ne ressemble à rien de connu. Il est drôle et totalement branque, ce qui revient à dire qu'il est promis tôt ou tard à devenir culte. Qui est son auteur, Jan Bucquoy ? Artiste, provocateur et belge, ce touche-à-tout a tout fait. Dans le désordre, il a écrit des bédés, tourné des films impayables, installé des musées improbables, décapité le roi Baudouin, peint des toiles dont la matière est la Belgique, occupé un café, multiplié les conquêtes féminines malgré un physique de sanglier des Ardennes, ou encore écume tous les bars de Bruxelles en quête des aventures que le sort lui réserve. En outre, cet anarchiste indéboulonnable organise un coup d'État annuel, tous les 21 mai. Seul ou presque, il attaque le Palais Royal et se fait la Belgique, dans tous les sens du terme. Iconoclaste, charmeur et sautillant, Bucquoy est un paradoxe ambulant. Vulgaire et cultivé, drôle et philosophe, grossier et poète, boute-en-train et boutefeu, théoricien et adepte de l'action directe, déjanté et intransigeant dans son projet artistique, il parvient à dire « merde » et « je t'aime » dans la même phrase. C'est ainsi qu'il déjoue et subvertit les catégories que la société a prévues pour caser les phénomènes comme lui : par des pieds de nez. Fuyant le succès comme une malédiction et l'argent comme un boulet de prisonnier, notre Belge est un Casanova moderne, pour lequel le hasard et l'insurrection sont un art de vivre. Pour lui, l'Etat, la langue française et les femmes sont autant de bastions à conquérir. Bucquoy, c'est la bohème de nos temps malades, c'est le carnaval des mots, ce sont des images pyromanes, c'est une mise en question d'un monde ennuyeux qu'il s'efforce de réanimer au bouche-à-bouche. La vie est belge lui ressemble. Voilà un livre incroyable qui commence à la prison centrale de Bruxelles un 21 mai. Jan Bucquoy a été capturé le jour même par la police au moment où il tentait de prendre le Palais Royal. Une tentative désespérée ? Notre héros le sait bien, mais il ne cesse de revendiquer « le paradis tout de suite » : être trop exigeant est sa force. Pourquoi lire ce livre ? Parce que c'est une apologie du mauvais goût, du mal appris et du politiquement incorrect. C'est une odyssée déjantée et burlesque. C'est une histoire d'amours, de slips perdus, et de roue de la fortune qui n'affiche jamais la combinaison gagnante. C'est aussi, dans le désordre : le premier livre écrit en vrai parler belge (c'est-à-dire dans un style imagé, sans fioritures et qui va droit dans le mur) ; les confessions d'un homme libre ; le projet d'une altersociété qui aurait réglé son compte aux fléaux de la propriété, du travail et du malentendu entre les sexes ; une évocation poétique et puissante du Plat Pays. Allez, lecteur, lis, c'est du belge. Corinne Maier, Paris, avril 2007 C'est reparti ! - Table des matières Tous les 21 mai, c'est le bordel. J'arrive vers quatorze heures à proximité du Palais Royal. Une cinquantaine de CRS me barrent la route. Le commissaire principal de la ville de Bruxelles vient m'expliquer que j'entre dans la zone neutre autour du Palais, où toute manifestation est interdite. Je réponds que je ne manifeste pas, mais que j'accomplis un coup d'État annoncé, comme tous les ans depuis dix ans. C'est devenu un rituel : l'escadron de police se déploie en tirailleur ; je brandis mon drapeau rouge et noir orné d'une BANANE (car Bien Allumés Nous Allons Nous Évader), je prends du recul, et je fonce dans le tas. Comme Mel Gibson dans Braveheart, quand il se rue avec sa bande d'Écossais sur l'armée anglaise. C'est le meilleur moment. Je vas, je cours, je vole vers le Palais. Le roi des Belges, c'est moi. La Belgique et moi, nous sommes un couple, même si on nique qu'une fois par an. J'ai jamais couru aussi vite que cette année. C'est parce que j'ai maigri. Je sors d'une histoire d'amour avec une libraire spécialisée en littérature hermétique. Je l'avais conquise en lui faisant croire que j'étais un spécialiste d'Antonin Artaud, alors que je préfère de loin Antoine Blondin, ou Antonin Magne, le célèbre coureur cycliste italien qui a gagné trois fois le Tour des Flandres. Là où elle a commencé à se méfier, c'est quand j'ai confondu Barthes (Roland) avec Barthez (Fabien). Et puis, elle a fait une drôle de tête quand j'ai prétendu que Camus n'était pas mort de la peste, mais de la tuberculose. Elle m'a démasqué définitivement quand elle m'a surpris scotché devant Belgique-Kazakhstan (1-1), match éliminatoire de la Coupe du monde, au lieu d'écouter Alain Veinstein sur France-Culture. Je suis devenu son verset satanique version belge. Depuis, elle m'a lancé une fatwa intellectuelle et m'interdit sa librairie. Pourtant je l'aimais comme un collégien. J'étais con. Je lui écrivais des poèmes stupides du genre : « Tes mots d'amour sortent Comme des enfants mort-nés Et chacune de tes caresses ressemble À mon avortement clandestin(1). » Elle était pas sensible à ma prose. Quand elle m'a largué, j'ai plus mangé pendant des semaines, ce qui m'a permis d'affiner ma vitesse de pointe et de me rapprocher davantage du Palais Royal. Je me sens léger comme le vent, j'ai gagné quasi vingt mètres par rapport à l'année dernière. Donc ce jour-là, je suis aussi véloce que quand je jouais sur le terrain du football-club de Harelbeke. Cette bourgade flamande est l'un des endroits les plus laids du monde avec Venise — c'est là que je suis né, forcément. Brusquement, je me souviens d'un autre 21 mai, il y a trop longtemps. C'était le dernier match de la saison, je courais vers le ballon perdu, le rattrapant de justesse, éliminant le dernier défenseur, dribblant le gardien et tapant la balle dans le goal vide. La foule s'est levée, j'ai aperçu dans la tribune d'honneur Karoline, la fille rousse du bourgmestre, celle dont tous les ados de la ville rêvent. Sa robe s'est déployée, elle a applaudi, elle était sur le point de tomber amoureuse de moi, et brusquement le film se ralentit... Je cours toujours, j'ai trente ans plus tard et je suis poursuivi par une meute de gendarmes. Ils me plaquent brutalement par terre, mes côtes se fêlent, l'instant éternel se fracasse sur les pavés. Une demi-heure après, je me retrouve à l'Amigo, la prison du commissariat central de Bruxelles. Je suis un habitué du coup d'État raté. L'année prochaine, il faudra vraiment que je revienne avec un tank Sherman, ou un Panhard peut-être (comme je suis belge, je prononce panard, parce qu'un coup d'État c'est quand même le pied). Me voilà en cellule. Elle mesure deux mètres sur cinq. Pas de fenêtres, une planche en bois inclinée, une petite loupiote allumée jour et nuit, les cris désespérés des placés à vue saouls ou drogués. Une couverture trouée par les mites et encroûtée de sperme. Un seau hygiénique où le vomi flotte. Puisqu'il faut bien que je m'occupe, je pense aux femmes : voilà un domaine où j'ai pas ménagé ma peine, parce qu'il n'y a pas que le cul dans la vie. Pourtant, j'ai baisé très tard, enfin tard pour un castard(2) comme moi. C'est que j'avais une mission à remplir : - changer le monde en vain ; Bref, du jeu, du pain et du vin, et le Boursin non merci. Me voilà au trou dans un pays où il y a plus de bistrots que d'églises. J'ai le temps d'écrire ; lecteur, tu as entre les mains le mode d'emploi d'un coup d'État belge, par l'anarchiste lui-même. Ni Dieu ni maître, mais cul sec - Table des matières Pour les révoltés sectaires qui ne doutaient de rien, pour les rescapés post-68, j'ai toujours fait figure de gugusse incontrôlable. Je les ai fréquentés tous de près ou de loin, les CCC (cellules combattantes communistes), AD (Action directe), les Brigades rouges, les rosés, les blanches. Oui, blanches, en Belgique dans les années cinquante on a eu les Brigades de lait, pour que les enfants en boivent. C'est la génération 68 qui s'en est sifflé avant de goûter à la Chimay bleue et à beaucoup d'autres trucs pas clairs. Blanc-bleu-rouge, tu parles d'un tiercé. Face à ces gens, j'ai jamais dépassé le troisième round, j'étais KO avant. Les cocos, maos, anars officiels m'ont haï plus que ne le fait l'actionnaire principal de Libération. Ils avaient généralement les cheveux longs, mais les idées bien circoncises et dégagées derrière les oreilles. Ça ne rigolait pas. C'étaient des discussions sans fin, des empoignades autour d'un pot de miel vide. C'était du virtuel avant la lettre, aucun enjeu, aucun pognon, aucune fille à conquérir, même pas de cul. Certains allaient jusqu'à prôner l'abstinence : j'ai compris que les vrais révolutionnaires étaient bien plus conformistes que certains bourgeois. Tous debout, droits dans leur parano, établissant les bases du gouvernement révolutionnaire constitué après l'explosion de quelques pétards, un mouvement forcément suivi en masse par la classe ouvrière. J'étais mal vu quand j'essayais de leur expliquer que la classe ouvrière n'avait qu'un rêve : accéder à la propriété privée et payer des études universitaires à ses gosses afin qu'ils échappent au bagne. Quand je demandais à la seule femme présente, qui avait caché ses rondeurs féminines sous des pulls informes tricotés main, « Quand est-ce qu'on baise ? », les choses se gâtaient vraiment. Pour moi, la révolution, c'était tintin. Ils avaient tout prévu, et s'étaient déjà réparti les postes, l'Intérieur, l'Extérieur, l'Armée, le Travail et l'Économie. Moi, aucun poste ministériel ne m'était refilé, alors que restaient vacants la Culture, les Finances, les Transports, la Mobilité et le Droit des femmes. On m'expliquait sur un ton autoritaire que si je commençais pas une véritable autocritique, mon avenir ce serait un camp de travail (sous-entendu l'asile psychiatrique) et pas une datcha à Blankenberge. Tout ça parce que j'avais de l'humour à revendre et de l'amour à redistribuer. Même Baader, qui avait démarré sa carrière à la Chimay en rigolant de mes feintes, avait fini au pisse-vinaigre, en excluant tous les déviants à la manière de Debord. La preuve que je suis pas un mec rancunier : chapeau quand même, les gars, et thank you for the music. Vous nous manquez parce qu'il faut des gens pour dire merde, tant pis pour les dégâts. Mais si ça devait se représenter, merci de ne pas me déranger, j'ai déjà donné et je préfère boire au comptoir plutôt que de comploter dans l'arrière-salle. Demandez le programme ! - Table des matières Un jour, j'étais rue des Éperonniers, au café Dolle Mol. Dolle Mol, c'est du flamand et ça veut dire taupe enragée. C'est là que Debord, Baader, Dylan, Chomsky, Marien, Waits, ont bu leur première Chimay bleue. Et aussi Annie Cordy, Eddy Merckx, Topor, Arabal et les autres. À côté du Dolle Mol, il y avait une galerie d'art contemporain, anciennement le Grand Café où Victor Hugo venait déjeuner, pour pas cher, de la carbonade flamande lors de son exil à Bruxelles. C'est devenu un truc insipide pour jeunes artistes qui feraient mieux de voler le sac des vieilles dames, ou de brûler les voitures des voisins. L'exposition d'Amélie Décombre m'avait intrigué, à moins que ce soit son nom. Elle était d'une beauté à couper le souffle, presque encombrante - surtout les jambes, longues comme des autoroutes allemandes. L'avantage des autoroutes allemandes, c'est qu'elles sont sans péage et sans limitations de vitesse : paradise now. Dès que j'ai commencé à lui adresser la parole (après quatre Duvel, je parle à tout le monde), son mec s'est interposé. Il ressemblait à Jean-Paul Sartre jeune. Mais il avait de l'humour, et moi, je pardonne tout à un gars qui a de l'humour, même d'être moche et de s'envoyer Miss Belgique. Elle m'a jeté un regard troublant et m'a dit : - Ce que j'essaie de faire avec mes tableaux, c'est d'explorer une limite, j'aime faire de ma maladresse un art... Je lui ai lancé un bête regard(3). Elle a continué de plus belle. -Je suis impliquée plutôt qu'appliquée. Mon sexe a commencé à tourner dans le sens contraire des aiguilles d'une montre. - C'est entre les lignes que réside l'émotion de mes toiles. Chacune dans leur style, de manière parfois très troublante, elles expriment l'air ou la matière de notre histoire, de manière irréductiblement présente. Dans un geste à la fois brutal et inaccompli, je lui ai collé ma main aux fesses. Elle bougea à peine. J'ai commencé à la froecheler(4), mais elle faisait semblant de lire dans son catalogue : « Aurélie Décombre fait venir à la surface de la toile le subtil partage entre l'épaisseur de la couche et le surgissement esquissé de la forme : il s'agit là d'une sorte de poésie terreuse. » J'ai glissé ma main dans son jean délavé, côté jardin. J'aperçus son mec qui salivait avec les yeux en nous regardant : je me suis arrêté d'un coup, j'aime pas les trios, surtout avec les mecs moches. Je suis retourné au Dolle Mol. Un sentiment de devoir inaccompli m'accablait. J'ai su plus tard qu'elle avait quitté Sartre pour Beauvoir : il y en a vraiment qui méritent ce qu'ils donnent pas. Oui, je sais, cette phrase est incompréhensible, mais c'est belge. En réalité, toutes ces artistes femmes, même belles, qui veulent singer Marie Laurencin, m'agacent. Avant, les femmes faisaient du crochet, maintenant elles font de l'art, de la kéramique(5), du gribouillage vaguement déco pour parvenus. Je déteste ces galeries trendy où on te sert de la piquette qui t'explose la gueule en s'extasiant sur de mauvaises croûtes. L'art, c'est bidon, des branleurs qui se la jouent pour éviter d'aller bosser tous les jours, c'est bien leur seule qualité. Pour moi, l'art ne peut servir qu'à gommer les moments nuls de la vie, qu'à chambouler le monde. Franchement, même Picasso, le grand Picasso, à part les femmes, il a pas fait bouger grand-chose. Quant à Van Gogh, sauf l'oreille, on est loin d'Action directe. Allez une fois, Vincent, happy new year! Tout ça m'a donné soif, Jeff une petite bière et prend quelque chose pour toi. J'ai bu toute la nuit, faisant table rase de tout ce qu'on a reçu sans avoir rien demandé. Au petit matin, j'ai mis au point mon plan quinquennal de coup d'État et d'après-coup d'État. 1. La vie de l'homme a toujours été de la merde (guerres, famines, tortures, fléaux). Une-seule-so-lu-tion, c'est-la-révo-lution. Elle n'est possible que par un coup d'État, car si les élections pouvaient changer quelque chose, elles seraient interdites depuis longtemps. Le coup d'État ne peut avoir lieu qu'en Belgique, qui deviendra ensuite un laboratoire expérimental pour le reste du monde. Alors, la Belgique sera oisive, juteuse, déréglée : les seules montagnes à franchir seront les montagnes russes. 2. Le coup d'État aura lieu tous les 21 mai, sauf s'il drache(6). Il sera alors remis au lendemain, et ainsi de suite. Une longue expérience m'a appris qu'un coup d'État sous la pluie fait poule mouillée. Il s'agira d'occuper, de manière sauvage mais maîtrisée, tous les lieux symboliques : la centrale nucléaire de Tihange, la brasserie Jupiler de Leuven, la caserne de gendarmerie de Rollin située sur la plaine des manœuvres à Etterbeek, la fromagerie de Herve(7), le Manneken Piss, la descente de la Lesse à Houyet, la cascade de Coo, les torréfacteurs Bruynoghe à Courtrai, la Maison du péket(8) à Liège, le port d'Anvers, la Baraque Fraiture, les sucreries de Tirlemont, les sources de Spa, le circuit de Francorchamps, la Bourse, les Delhaize, sans oublier le Parlement, les abattoirs, les journaux... Et le Palais Royal, évidemment. 3. Le mariage, l'armée, les prisons, les zoos, les sprays pour aisselles, les autoroutes, les centres commerciaux, les écoles, les églises, la propriété privée seront supprimés. Le travail obligatoire sera le lot des malfrats. 4. En cas de succès du coup d'État, tout sera réparti par un système de loterie : les emplois, les postes de ministre, les biens, les habitations. Vive la lotocratie. 5. La copulation dans les lieux publics sera non seulement autorisée, mais organisée, car des études récentes sur le comportement des singes bonobos montrent que l'amour fréquent à tout moment de la journée empêche un comportement agressif. 6. La mise à disposition gratuite de la pilule Bucquoy (dite B) permettra à qui veut de se suicider dans l'allégresse : la mort où je veux et quand je veux sera la première des libertés fondamentales. Je suis trop exigeant ? C'est ma force. Grâce à mon programme, enfin, la vie sera belge. 6. Le bien connu alcool blanc de Liège (genièvre). Les Françaises lavent plus blanc - Table des matières Cling cling ! La porte de la cellule s'ouvre brusquement. Comme mon seul salut est le bras d'honneur, je m'attends pas à un baisemain. - Alors Bucquoy, on a encore raté son coup d'Etat, se moque le gardien,
déposant une tambouille infecte devant mon nez. Le gardien ricane. - Dis donc Bucquoy l'anarchiste, on aime son confort ? Tu voudrais pas que je te chante Jeff un p'tit verre, on a soif, pendant que tu y es ? On se prend pour Che Guevara mais on aime être bisouté. -Je suis le Che belge, sauf que moi, une fois que j'aurai pris le pouvoir en Belgique, je m'en contenterai. J'irai pas exporter la révolution en Suisse et au Luxembourg, comme l'autre l'a fait pour la Bolivie. Enfin, le Che, respect. Alors que les révolutionnaires français, les Danton, Robespierre, Saint-Just et autres décapiteurs de beau linge ne m'impressionnent pas. Des malades. Si j'avais vécu pendant la Révolution, j'aurais été enfermé à Charenton, comme Sade le marquis. Et là, je comprends brusquement pourquoi, nonobstant Johnny Hallyday, les Belges n'ont pas voulu devenir français. Être belge, c'est avoir du talent. Lequel ? Déjà, de pas être envahissants comme les Allemands, pédés comme les Anglais, garrotteurs comme les Espagnols, misogynes comme les Arabes, avares comme les Hollandais. Et surtout, c'est ne pas être français, prétentieux, imbus d'eux-mêmes, révolutionnaires à deux balles, que de la gueule, se prenant pour le nombril du monde, donneurs de leçons qu'ils n'appliquent jamais, piètres baiseurs et, forcément, mal baisé(e)s. L'avant-dernière Parisienne que j'ai connue était le plus mauvais coup du monde. Elle était membre des Jeunesses communistes, elle avait lu tout Aragon, et me parlait tout le temps d'un certain Blanchot. Il avait écrit sur l'absence, le vide, l'inexistant. Un joyeux luron. Une copine qui avait des lettres m'expliqua que ça pouvait pas coller, puisque Blanchot était de droite. Pour moi, il était ni de droite ni de gauche, mais surtout au-dessus de la commode. Je l'avais rencontrée au Dolle Mol, le bar mythologique où toute la Belgique est venue s'affranchir de dix mille ans de culture. Elle m'a séduit avec ses tremblements de cils. Ce qui m'a laissé un souvenir impérissable, c'était son pet(9), une vraie motte de beurre, ou mieux, du plattekeis(10), blanc, moelleux et collant. J'aime pas tirer sur les ambulances mais je fais exception pour une fois. C'était vraiment une dégueulasse, elle m'a promené de port en port, de village en village, jamais je te le jure, je n'ai pu oublier son corps. Bref, une histoire qui a fait pschitt. Les Parisiennes, c'est ça, je le sais car il y en a de plus en plus à Bruxelles : Pschitt orange, Pschitt citron, Pschitt fraise, Pschitt pamplemousse, Pschitt light, et surtout Pschitt casse-couilles. J'ai des copains qui les attendent gare du Midi à la descente du Thalys pour les draguer, il y en a qu'on retrouve à dix heures du matin au Parc royal, l'œil vague, pâle, une canette de Kronembourg à la main, l'œuvre complète de Maurice Blanchot sur les genoux. Parfois, ils lisent tout haut d'une voix sans timbre : « Le pourrissement de l'attente, l'ennui. L'attente stagnante, l'attente qui s'est d'abord prise pour objet, qui s'est prise de complaisance pour elle-même. L'attente, la calme angoisse de l'attente ; l'attente devenue la calme étendue où la pensée est présente dans l'attente. » Lecteur, le livre que tu as entre les mains est l'anti-Blanchot : on n'attend rien, tout arrive, tu en as pour ton pognon. Voilà pour la France. En Belgique, j'avoue, en lieu et place de la grande philosophie genre L'Être et le Néant, ce qui nous tient de maître à penser c'est le Lange Jojo et son Jeff un p'tit verre, on a soif. Un refrain qui remplace avantageusement Descartes, Pascal et toutes ces carabistouilles. Extrait :
Vous avez remarqué, le tout en vers, comme chez Molière. Il faut le faire. Jupe courte et idées larges - Table des matières Dès le lendemain de mon arrestation, on me transfère devant le juge d'instruction... La juge... Ce qui est sûr, c'est que le monde a changé. Les femmes nous remplacent avantageusement. En vingt ans, le pouvoir s'est féminisé. Des flics, des médecins, des psys, des profs, des ingénieurs, des patrons, peu d'ouvriers. Que des seins. À part le pape et le roi, elles sont majoritaires partout. C'est aussi pire qu'avant mais au moins on le sait. La juge, donc : jupe serrée, collants noirs, seins pointus, semblait un rien égarée. Je me dit qu'elle a dû remplacer une huile au pied levé. La trentaine passée, toutes ses dents, je bande Fernande. - Bucquoy, ça s'écrit ck, ou cq ? me demande-t-elle. Elle lève les yeux au ciel. - Mais encore ? Elle sourit. C'était à moitié gagné. Pour l'autre moitié, j'improviserai. -Jan Bucquoy, vous êtes l'auteur de dizaines de BD, dont certaines d'un
goût discutable puisqu'elles représentent Tintin et Milou en train de
s'accoupler. Vous avez réalisé plusieurs films reconnus par la critique,
entre autres La Vie
sexuelle des Belges, Camping Cosmos et La Jouissance des hystériques. Vous vous
êtes fait remarquer par des occupations-installations, comme celle du café
Dolle Mol à Bruxelles, lieu réquisitionné et « libéré » par vous et
votre équipe. Vos « musées », ceux du Slip et de la Femme, ont connu un
certain succès populaire. Qui êtes-vous ? Elle toussote. -Vous organisez tous les ans, seul ou presque, un coup d'État contre la royauté belge. Vous prenez-vous pour Don Quichotte ? Je lui rétorque le plus sérieusement du monde : -Je suis plutôt Sancho Pança. Et comme lui, je sais que les moulins à
vent sont pas des géants. Elle me regarde d'un air incrédule et me lance : -Jacques Lacan dit quelque part que le héros d'aujourd'hui est dérisoire et qu'il en est conscient... Êtes-vous un héros lacanien ? Je suis scié. L'intelligence chez les femmes, c'est mon vice. Ça m'excite plus qu'une bouche moelleuse. Je commence à la regarder autrement. Œil vif, bouche bien dessinée, crolles(11)abondantes. Je décide de tenter ma chance : puisque je suis un héros, de surcroît un héros belge, j'ai rien à perdre. Tu n'as aucune chance, alors saisis-la, telle est ma devise. Je glisse ma main sous la table qui nous sépare, elle ne bouge pas. Je me dis, si ça marche, c'est le salaire du rebelle. J'introduis ma main dans sa culotte pendant qu'elle commence à taper ma déposition. C'est alors que j'aperçois sur la table la photo de ses enfants qui me regardent d'un air étonné dans leur petit cadre en carton. Je me dis, satisfait de moi : « deux kets(12), une vie clôturée de partout, heureusement que je suis là ». Chaque femme est une citadelle à prendre, certaines nécessitent des années d'assaut, d'autres ne demandent que ça. La preuve, après quelques effleurements, la petite juge... s'ouvre. Elle tape de plus en plus vite, j'ai du mal à suivre, mais je tiens le bon bout - elle aussi. Elle se met à haleter, ou plutôt à hoqueter, et émet un long son plaintif qui me fait penser à un petit pet longtemps retenu. Les yeux légèrement révulsés, elle pose la déposition sur la table et d'une voix presque anodine me dit : « Signez, là. » Essuyant ma main sur mon pantalon, j'obéis. Pour moi, à partir de ce moment, la justice n'aura plus seulement un visage, mais aussi un derrière. Au Dolle Mol - Table des matières Comme toutes les mères, la mienne voulait que je gagne ma vie. Il y avait une place pour moi dans l'entreprise où travaillait mon père, un truc d'électricité. Mon père y était entré à vingt ans comme technicien haute tension, et il a connu ma mère grâce à une panne de courant à Harelbeke. Il est vrai que parfois il était appelé en pleine nuit, les coupures étaient fréquentes. Dans les années trente, les pylônes ont poussé comme des champignons dans le paysage belge. Une époque héroïque : mon père bossait haut dans le ciel et pénétrait dans des endroits où il y avait écrit « Interdit, danger de mort ». Il revenait à la maison avec des histoires de types qui tombaient comme des boules de feu en s'électrocutant. Ça lui est arrivé une fois, heureusement il a atterri dans un champ de bintjes(13), la terre était molle car fraîchement sarclée. Il est rentré entier. Le Ready Kilowatt(14) c'était une bonne place. À la fin, mon père touchait quinze mois de salaire et il a ramassé un petit pactole au moment de la retraite. Tout le monde voulait bosser là et on n'y entrait que par piston. À dix-huit ans, mes parents m'ont obligé à me présenter, quelqu'un m'a fourni à l'avance le questionnaire d'embauché et les réponses que je devais donner. Évidemment, j'ai répondu tout de travers car je voulais devenir un artiste, un révolutionnaire et un voyou de grand chemin. Je me voyais en Arsène Lupin qui aurait fait la rue d'Ulm en élève libre et qui aurait suggéré à Althusser de tuer sa femme. (Oui, je sais, c'est un anachronisme, car Althusser a tué sa femme par après(15) : est-ce que ça rend mon récit moins intéressant ?) À l'entretien, la fille qui s'occupait du personnel m'a demandé : « Vous intéressez-vous à l'électricité ? » J'ai répondu, impérial : « Je ne m'intéresse qu'à l'existentialisme. Le travail me donne la nausée. Les seuls plans de carrière qui m'intéressent sont les chemins de la liberté. » Mais ce qui a brisé dans l'œuf ma carrière électrique, c'est quand j'ai posé ma main sur sa cuisse en lui demandant si elle était libre l'après-midi. Cette histoire a fait le tour d'Harelbeke. J'avais déconné et mon père ne m'a plus parlé. Ma mère a prédit que je finirais à la rue. Elle a eu raison. Ce qui m'a sauvé, c'est le café Dolle Mol. Voilà comment je suis arrivé là. Après mon échec à Ready Kilowatt, j'ai pris le train d'Harelbeke à Bruxelles, gare centrale. Je connaissais personne et je savais pas où aller. J'ai descendu les petites rues qui menaient à la Grand-Place, comme ça, au hasard. Qui sait ce qui me serait arrivé si j'étais monté ? Je suis passé devant le Dolle Mol, et je suis entré, probablement à cause du nom : une taupe enragée, c'est un peu comme ça que je me vois. La roue s'est arrêtée là. J'aurais pu pousser la porte du Welkom, du Windows, ou de Chez Floriot, mais non. C'était joué d'avance. Le Dolle Mol était un tout petit café, avec des murs marron et rempli de fumée. Derrière le bar était postée une rousse et dans la salle, il y avait une bande de mecs qui buvaient de grandes bières et qui se disaient écrivains, cinéastes et mécontents. Ils m'ont demandé qui j'étais et j'ai répondu que j'étais poète à Harelbeke. J'avais été sélectionné pour « Le poème de la semaine » dans le Vlan local, une feuille de chou toutes boîtes(16). Je ne crois pas que ça les ait impressionnés, mais plutôt la vitesse à laquelle j'avalais mes bières. J'écrivais beaucoup de poèmes, par volumes entiers. Le premier s'appelait « À toutes celles qui m'ont quitté », car les filles que j'ai connues à cette époque partaient sans se retourner. Je les connaissais surtout de dos ; d'après moi, elles sentaient que j'avais pas d'avenir. Le deuxième s'intitulait « Elles vivent sous terre et ne sortent que la nuit », c'était une comparaison audacieuse et follement littéraire entre les taupes et les femmes. Avec l'expérience, je me suis aperçu que les femmes ne peuvent pas être des taupes, elles aiment trop leur confort, les maisons bien tenues, le linge propre. Elles ne peuvent tout simplement pas être des héros. Bien sûr, il y a eu Jeanne d'Arc, Rosa Luxembourg, Ethel Rosenberg et Brigitte Bardot, mais elles ont mal tourné. Quant à Marie Curie, elle éclairait Paris à elle toute seule tellement elle était irradiée. Moi, les filles ne me veulent que pour frimer, pour dire à leur copine « J'ai rencontré Bucquoy, tu sais celui qui fait le coup d'État, il a essayé de me séduire, je l'ai regardé droit dans les yeux et j'ai dit non ». Les filles du Dolle Mol n étaient pas très différentes, sauf que parfois elles étaient trop saoules à la fin de la soirée pour dire ni oui ni non. C'est comme ça que j'ai passé la nuit avec la barmaid rousse, qui avait une chambre au-dessus du café. Un sacré coup de chance, plutôt que de dormir sous les ponts, d'autant qu'à Bruxelles, des ponts, il n'y en a pas des caisses. Le lendemain, je suis passé derrière le bar et j'ai fait la connaissance d'Ewa, une fille de rêve qui faisait partie des Dolleminas - un groupe de filles issu d'un croisement improbable entre les Spice Girls et les Chiennes de garde, bref une sorte de féminisme séduisant mais coupeur de zizis. C'est à cette occasion que j'ai étrenné ma première capote, j'avais un peu l'impression de faire l'amour en gardant ma culotte. Par fierté, Ewa retenait son orgasme pour triompher de la domination masculine ; souvent, elle se finissait à la main pour bien me signifier que mon zizi était un détail de l'histoire. Au Dolle Mol, les hommes avaient plus de cœur que les femmes. La plupart d'entre eux étaient des épaves de l'amour, des rescapés, des brûlés vifs, des randonneurs sans piste, des mercenaires de la castagne, des flingues d'avance, des marées basses. Parmi eux, il y avait Jan de Blende, ce qui veut dire l'aveugle. Quand je l'ai connu, il était encore un fringant directeur de Caisse d'épargne, mais il avait trop de gentillesse pour réussir dans la finance. Pourtant il en voulait, il prétendait que c'était son agence qui faisait le plus de transactions du pays et on l'écoutait avidement parce que c'était lui qui payait les tournées. Chaque fois qu'il rencontrait une blonde un peu souriante, il disparaissait pendant des semaines, jusqu'à ce qu'elle l'ait dépouillé de sa collection de disques rares, de boîtes métalliques, de toiles de Delvaux, d'objets en bakélite, de tapis du Congo, de meubles Art déco. Il collectionnait tout et ne gardait rien, sauf les emmerdes. Grâce à lui, le Dolle Mol a survécu à sa première faillite. De Blende passait de moins en moins à son agence et a fini par se faire plumer par un dikke nek(17) qui se prenait pour un cinéaste, Guy Ryck. Il a pompé tout son argent à de Blende pour tourner une histoire stupide de boat people belges qui débarquent au Vietnam ; le film a mis cinq ans à se faire et n’a été joué que deux fois à l’ABC, un ciné porno près de la gare du Nord. Une escroquerie monumentale : Jan avait détourné de l’argent de la Caisse d’épargne. Ça n’a pas suffi à Ryck, qui lui a en plus refilé un chèque en bois photocopié. De Blende a été rétrogradé ; c’est tout de suite après qu’il a commencé à péricliter. Les mecs du Dolle Mol qui voulaient se tuer à l’alcool, on les repérait tout de suite parce qu’ils buvaient un mélange de bière et de péket. On appelait ça un sous-marin : tu mets le petit verre d’alcool de genièvre dans le grand verre de bière et tu touches le fond très vite. Si tu fais ça tous les soirs, au bout d’un an, tu te réveilles plus. On te retrouve mort dans ta mansarde, touché-coulé. Bien sûr, tout client du Dolle Mol qui se respecte sait que la vie est une farce à trois francs belges (une monnaie de singe qui n’a plus cours), mais c’est pas gai pour les autres. De Blende a vécu encore un peu ; il s’est marié et a déménagé de Bruxelles à Gand, pour fuir le Dolle Mol, comme certains se font interdire de casino. Il voulait mettre de la distance, même si en Belgique c’est difficile. Le Dolle Mol était à deux pas de la gare centrale, et de Blende venait boire un verre pour la route avant de rentrer chez lui le soir. Il prenait le train Bruxelles-Gand terminus Ostende, il y en a toutes les heures à moins dix. Offrant des tournées, il guettait la pendule ; à moins le quart, il se disait, allez, une dernière. À chaque fois, il se laissait entraîner par la conversation qui roulait sur le sens de la vie, du cul, de la mort, et l’heure fatidique passait. Il était toujours là. Il téléphonait : « Chou, je prends le suivant. » Finalement, il sautait de justesse dans le dernier train, celui de minuit moins dix. Souvent, je l’ai vu se presser vers la gare, l’imper ouvert comme une voile à vent sur une nef des fous, pour revenir en disant : «Je l’ai vu partir. » Même pas ennuyé. Il lui est arrivé de prendre le dernier train et d’avoir tant bu qu’il se retrouvait au terminus, à Ostende, à une heure où il n’y avait plus de train de retour. J’imagine qu’il finissait la nuit en compagnie de Marvin Gaye(18) dans un bar à putes. Plus fort encore, un soir, on l’a accompagné au train de onze heures moins dix en se disant que même s’il ne se réveillait pas à Gand, il pourrait encore prendre le Ostende-Gand pour rentrer chez lui. Non seulement il s’est pas réveillé, mais il a fait Bruxelles-Gand-Ostende puis de nouveau Bruxelles : il a repris conscience qu’à la gare centrale. Retour à la case départ : il est revenu au Dolle Mol dormir sur un coin de table. Les nuits devenaient plus froides et la bière coulait plus volontiers. Au comptoir du Dolle Mol, Freddy était toujours saoul le premier, Herwig le dernier, Billy cherchait bagarre et Mariska faisait semblant de choisir. C'était plein de belles filles comme celle de Werner, une Allemande, un mélange de Marlène Dietrich et Nina Hagen. Même Guido regardait ses jambes au point que ses yeux tombaient comme des dessous de verre. Et puis d'un coup toutes les filles étaient parties, les premiers ouvriers sortaient de leur poulailler et le coq chantait au figuré. Nous, on n'entendait rien parce qu'il drachait(19) des éléphants verts. Aveuglés comme des étoiles filantes, nous avions appareillé vers des univers jamais explorés. Nous voyageons seuls dans l'espace dans des bateaux sourds-muets à force de parler à des femmes aux lèvres cousues. « Angie », chantonnait de Blende en suppliant Jeff de lui servir un dernier verre. Seul, seuls les yeux vides, avec Angie. « With no love in our soûls, and no money in our coats, you can't say we're satisfied, Angie, I still love you baby. » Jeff a jeté le disque quelques jours après, et Jan s'est mis à rentrer chez lui plus tôt. Quand je dis rentrer, c'est rentrer vraiment, chaussettes propres au départ et bain chaud à l'arrivée. Un jour, une belle fille noire est entrée au Dolle Mol avec une cassette sous le bras et a demandé que Jeff la passe : c'était Angie, il faut croire que c'est le destin. De Blende est parti avec elle pour le Congo belge. À cause de ça, le Dolle Mol a dû rester fermé un temps pour factures impayées : il n'y avait plus personne pour payer notre poef(20). Six mois après, on a appris qu'il était mort. Il s'est noyé dans le lac Tanganyika, son corps n'a pas été retrouvé. Moi aussi, un jour, je me mettrai au sous-marin, de ceux qui descendent lentement et ne remontent jamais. Allez Jeff, une dernière pour la route, et mets-en une aussi pour de Blende. Coup d'État, mode d'emploi - Table des matières La nuit tombe sur Bruxelles, je l'entends aux odeurs. Comme je suis un sacré sorteur, j'ai la rage d'être enfermé. C'est à ce moment-là que s'ouvrent les portes des cafés bruns(21), derniers refuges pour irréguliers, femmes languissantes, poivrots désopilants, taupes enragées, tirailleurs sénégalais pas dupes, Européens dévissés, francs-maçons de toute taille et de toute zibure. Tous chômeurs, assistés, ou pire, artistes. Plus tard dans la nuit, on peut même rencontrer la Grosse Bertha qui a trois seins et les montre à qui veut, et Roger Paquet Belles Oreilles qui a trois couilles que personne n'a envie de voir dans le noir. Je pense à toutes celles que j’ai pas eues, occupées à boire avec l’un ou l’autre minable qui si ça se trouve se prend pour moi. Je m’endors plein de regrets. Au petit matin, à l’heure des premiers embouteillages au carrefour malodorant d’Uccle, la porte de ma cellule s’ouvre. Deux inspecteurs de la BSR (Brigade spéciale de recherches) me font signe de les suivre. Le gardien me rend ma veste et mes lunettes, « Tiens, Guevara, tu feras le bonjour à Castro ». Par après, me retrouvant seul devant ma juge, nous nous regardons en silence. Elle semble avoir oublié la séance de la veille et me dit d’une voix un peu trémolo : - Le parquet a décidé d’appliquer la nouvelle loi sur le terrorisme,
votre garde à vue est prolongée, vous serez libéré endeans(22)
les trois jours. J’y suis pour rien, ça vient d’en haut. Elle l’a dit sans méchanceté, avec une sorte de respect dans la voix. - Pour les femmes, c’est vrai, je suis plutôt navetteur(23)
que casanier. Des femmes, j’en ai eu beaucoup moins que Georges Simenon,
qui en revendiquait dix mille. Pourtant y avait des semaines où j’avais
une cadence comparable à celle de l’usine Renault à Vilvoorde avant qu’elle
ferme. Faut dire que Bruxelles est la dernière étape pour Européennes
insatisfaites. Quand je suis devant une femme en détresse, je peux pas m’empêcher
de la sauver de l’ennui. Je rate lamentablement puisqu’une femme n’est pas
sauvable si elle est désirable. Mais ça fait du bien là où je pense. Parmi
le tas, il y a eu Yolande la Néo-Zélandaise, Ursula de nulle part ailleurs,
Frieda la blonde, les deux Françaises qui valaient bien les trois Suisses,
Monique et sa clique, mais avec celle-là j’ai pris mes claques... Elle sourit. - C'est ça votre mission auprès des femmes ? Vous venez les libérer ? Tout d'un coup, j'ai envie de débelger(25). -Avec quoi tu viens ? Qui est le plus ringard des deux ? Ton mari meurt demain, on attend les six mois de deuil ou on baise tout de suite sur son corbillard(26) ? Elle hésite et s'amuse. -Un peu des deux... Perplexe, elle me fixe un moment. -J'ai de la sympathie pour vous. Sous votre physique rudimentaire, on
sent que bat un cœur tendre de grosse bête des Ardennes. Je m'occupe de
votre déposition sans que vous interveniez, ça vaut mieux pour vous ; vous
la signerez plus tard. La belge attitude - Table des matières La prison, évidemment, ne sert à rien. Couché sur sa paillasse, le prisonnier n'a que des idées de vengeance. Être emprisonné comme une bête ne peut pas rendre l'homme mieux qu'il n'est mauvais déjà. C'est qui, les responsables de ce merdier ? Pas les prisonniers, mais les pris'honneurs ? Les juges les flics la famille royale les huissiers les capitalistes les profs les médecins chefs l'armée les cons les connes ma grand-mère ma mère ma sœur les Romains et toutes ces femmes qui ont réglé leur compte avec moi en me prenant pour leur père. En taule, mon nom est Tout-le-monde car je suis partout et nulle part ailleurs. Dehors, c'est pas terrible non plus mais ici c'est pire. Quand mon coup d'État aura eu lieu, les prisons seront abolies ; la seule punition sera le travail obligatoire. Comme dit Sun Tzu, quand l'armée impériale vous a encerclés, que votre groupe de rebelles est à bout, presque sans munitions, tous plus ou moins blessés, la faim vous ronge, c'est alors qu'on peut être le plus dangereux. L'armée autour de vous finit d'installer ses tentes et d'allumer ses feux pour la nuit et se sent à l'aise. Ils sont sûrs de vous cueillir à l'aube, ne faisant qu'une bouchée de votre bande d'excommuniés. C'est alors, dit Sun Tzu, que les perdus d'avance prennent une sacrée avance sur le sort. À ce moment-là, il faut attaquer en pleine nuit pendant que les vainqueurs cuvent leur victoire. Branque le combat, ils seront tellement surpris que vous pourrez faire une sortie et que vous pourrez échapper à l'étreinte mortelle de vos ennemis. C'est donc là, tapi au fond de ma cellule, que j'affûte mon programme libérateur. Dès que le gouvernement sera tombé et que le Premier ministre m'aura remis les clés du pays, le drapeau rouge, jaune, noir orné d'une banane (un dispositif subside(27) par la marque de bananes Chiquita) flottera sur les bâtiments publics. Des tagueurs assermentés inscriront partout sur les murs « Travaillons le moins possible, cessons de faire des enfants, baisons au moins une fois par jour ». Un nouvel hymne national résonnera sur les ondes ; si la belge attitude commence à s'emparer de toi, lecteur, tu sais déjà qu'il s'agit de jeff un p'tit verre, on a soif. D'autres chanteurs interpréteront ce refrain : Johnny Hallyday, Adamo, Annie Cordy, la Marquise des Anges, Dalida d'outre-tombe, les Chariots.
Une fois connues les premières estimations du coup d'État à vingt heures, des élections seront organisées dans la nuit. Elles seront les filles illégitimes du Loto et du Téléthon. Imaginez qu'à partir du 22 mai, l'amour sera roi et la loterie sera reine. Attention, c'est très sérieux, ce sont les Grecs qui ont inventé les élections par tirage au sort : la vraie justice, c'est celle du hasard. Après tout, si les gens ont tous une opinion raisonnable, cela signifie qu'ils peuvent tous gouverner, non ? Les basses besognes comme les boulots les plus demandés seront répartis grâce à un tirage au sort national, tirons tirons petit patapon. Si votre numéro national sort, on vous propose un poste de député ou de balayeur, et vous serez prévenu par Internet. Vous devrez vous mettre au travail tout de suite, car vous n'êtes là que pour un an. C'est ainsi que pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, on verra des caissières de supermarché siéger à l'Assemblée, des femmes de ménage chiliennes devenir bourgmestre(28) de Charleroi, et le fameux plombier polonais que vous attendez depuis six mois pour déboucher vos cabinets nommé Premier ministre. Quant aux autres, les professionnels de la politique, les faces de coing incrustées dans le fromage depuis des lustres, oust, dehors, du balai. Les membres de la famille royale ont vraiment trop servi, ils seront éliminés du jeu, on les enverra au Congo ex-belge pour refaire les routes ou décrasser les bordels. Chaque 21 mai, hop, on recommence. Cette tournante a l'avantage d'empêcher de nuire l'autocrate qui dort en moi. Je demeurerai toute ma vie l'amoureux transi de la révolution. J'ajoute qu'en ce qui me concerne personnellement, j'aimerais que les femmes entrent dans la loterie et qu'on puisse les tirer librement tous les 21 mai. Mais je suis minoritaire sur ce point. Belges, Belgeaises, vous ne m'avez pas compris. C'est sûr que ce paradis belge, tout le monde voudra en être. Une des grandes questions qui se poseront c'est : comment devenir belge ? Dès qu'on aura mis les pieds sur le sol belge, on aura le droit de devenir belge. Ce ne sera pour autant pas automatique. Il y aura un concours obligatoire. Des centres d'accueil pour nouveaux arrivants prépareront tous les candidats. Il faudra : 1) savoir chanter Jeff, un petit verre, on a soif; 2) connaître la véritable recette de la graisse à frire ; 3) connaître les trois langues nationales et pouvoir les mélanger ; 4) aller à la pêche aux moules ; 5) savoir baiser debout en s'aimant les uns les autres ; 6) savoir distinguer les yeux fermés une Chimay bleue d'une Duvel ; 7) savoir parler de Blanchot aux Parisiennes. Niquer du français - Table des matières Le français, pour moi, c'est une langue étrangère. J'ai commencé à l'apprendre à douze ans, quand ma mère m'a envoyé dans une école française à Mouscron. Au début, moi le petit Flamand, je faisais quarante fautes par dictée. Depuis, le français me débecte. - Pourquoi t'écris en français, alors ? m'a demandé un jour ma copine Danielle. - C'est pour plaire à ma mère. Elle avait été la seule de son quartier à suivre les cours privés de français qui coûtaient un centime par mois. Pendant la guerre de 14, c'était un vrai sacrifice pour sa famille. Le français, c'était la porte ouverte à l'élévation matérielle et morale, parce qu'en Flandre, on cultivait que des patates. Les choses ont changé, maintenant en Belgique le français est une langue qui veut dire chômage et fainéantise. Le francophone, accro à des industries vieillottes, est vu comme sale, rouspéteur, vivant des allocations sociales, dilapidant les richesses flamandes - des assistés, quoi. Le Flamand, lui, gère son business à l'américaine. Moi, je m'en fiche de tout ça, je suis le dernier Belge. Je parle le français et le néerlandais et je les mélange comme j'ai envie. -Si t'aimes pas le français, alors t'aurais préféré apprendre quelle langue ? a insisté Danielle. - L'italien. À cause d'Adriano Celentano, qui chantait / want to know avec sa voix rauque. Et de Gigliola Cinquetti, qui avait gagné l'Eurovision en 1964 avec Non ho l'eta. - Mais le français, c'est la langue des droits de l'homme, de Voltaire et Diderot, de Racine, de Victor Hugo, de «J'accuse»... -Rien du tout. C'est une langue trop polie, même quand on insulte, ça paraît fade. Ecoute donc : Mûûûûû-ûûûleûûûûn, ça veut dire « ta gueule » en flamand. C'est quand même autre chose, non ? Avec l'accent guttural, c'est un vrai cri de guerre. Le français à côté, c'est du pop-corn qu'on aurait laissé traîner dans la cuisine, il devient tout mou. Avec le français, tout est feutré, c'est pas la langue du tac au tac ou du ping-pong, on ferme toujours la porte en douceur. C'est le sifflement du serpent Kââ dans Le Livre de la jungle. C'est la langue du swanz(29). Les dragueurs français arrivent à leurs fins que parce que leur partenaire s'endort. Danielle était un peu surprise. Chez elle, en France, personne lui avait jamais dit ça, ni au lycée Victor-Duruy, ni à la Sorbonne, ni au Café de Cluny. C'est ça, le décalage horaire avec la Belgique. - Le français, c'est quand même pas moche. - C'est une langue morte ! Quand on feuillette le Lagarde et Michard, on trouve des pages entières de vieilleries, Bourget, Bosco, Allard, Chamson, Bonnefoy, Bourdet. Qui sont ces scribouilleux ? Et qui a jamais entendu parler de Félix de Chazournes ? Pourtant, il est dedans. C'est bien la preuve que les Français cultivent une littérature d'ornement et n'aiment que les cadavres. - Eh bien, apprends donc une autre langue. -À mon âge, on pense plus à changer de langue, c'est trop tard. On pense à la pilule B, qui permet de claquer la porte de la vie une bonne fois. Et de dire le dernier mot fermement, ce qu'on ne peut pas faire en français. Danielle a bâillé et s'est retournée dans le lit, me montrant ses bas-collants(30). -Je te rappelle que le français est la langue de ton coup d'Etat, et
puis celle de ton sexe puisque tu me parles en français quand on fait
l'amour. Emporté par mon élan, je bouillonnais comme de l’huile de friture. - Et puis je vais te dire, du français, le jour de ma mort, il me restera à peine une rawette(31). Deux trois mots, deux trois bouts de phrase et puis s’en va. Tournicoti tournicotons, je suis venu te dire que je m’en vais, houellebecq (parce qu’on dirait un mot flamand), nous ne vieillirons pas ensemble, marche à l’ombre, il n’y a que maille qui m’aille, ne suce que si l’on s’en sert, si tu vas à rio, cigarettes whisky et petites pépées, charonne, buffet et bon- temps, contre nous de la tyrannie, thalys mon amour, hara kiri, je vous ai compris, enfoirés, messieurs les censeurs bonsoir, adieu veau vache cochon couvée, le poinçonneur des lilas, du bon du bon dubonnet, transsibérien, crac boum hue (encore). Voilà comment j’ai réglé son compte à la langue de Voltaire, moins d’un quart d’heure avant mon coup d’État. Bon anniversaire - Table des matières J’en n’avais rien à foutre d’avoir un an de plus. Surtout pas à quarante-trois ans. C’est ce que j’avais expliqué à Pascale Bal, la plus belle femme de Flandre. Parfaite. Tous les trous à leur place. Pas besoin de siffler trois fois : arrive toujours à l’heure en gare. Personne ne descend, tout le monde veut monter. C’était la veille de mes quarante-trois ans. Elle m’avait appelé pour me parler d’un rôle qu’elle voulait jouer dans un des nombreux films que j’ai jamais tournés, La belle jeune fille qui dégueule. Je lui avais proposé le rôle principal, un personnage qui, chaque fois qu’il est ému, vomit face caméra. Ça la révulsait mais elle était tentée ; elle faisait alors la une de tous les mag people un peu braques du pays. J’en avais parfois mal au ventre de la reluquer en chiant - je lis les journaux qu’aux chiottes. Même Le Monde. De là mes crises d'hémorroïdes. D'ailleurs c'est le sujet d'un des films que j'ai pas tournés, Crise d'hémorroïdes au Festival de Locarno. Au CNC, ils se sont arrêtés au titre. Après on se demande pourquoi le cinéma francophone est mou, fade et sans odeur.Bref, Pascale Bal me fascinait. Je lui ai dit que j'avais jamais eu de cadeaux sauf à la Saint-Nicolas, quelques mandarines, des spéculos et un livre. Ma mère avait décidé que j'étais trop intelligent pour aimer les jouets. Elle en faisait une fierté domestique. Quand je lisais, elle ameutait les voisines pour qu'elles regardent ce qu'elles n'auraient jamais chez elles, un probable futur secrétaire d'ambassade. Comme mon oncle René, qui travaillait chez les diplomates. À sept ans, je savais déjà que j'allais la décevoir cruellement. Je serai bandit d'autoroute, gourou ou chef de gare. À quarante-trois ans, j'étais déjà devenu les trois, mon général. Saint Nicolas, patron des enfants, tout petit déjà, j'étais pas dupe. J'ai jamais cru qu'un mec, blanc, normal quoi, une espèce d'évêque pouvait, une fois par an, distribuer des jouets gratuitement et en passant par des cheminées allumées. Mitre, fausse barbe blanche, le nôtre parlait avec un accent d'Harelbeke. À la télé, on nous disait qu'il venait d'Espagne par Anvers, pour les Liégeois, il arrivait par le train du pôle Nord, pour Harelbeke, il sortait du bistrot Chez Bertha, celle qui soulevait sa jupe après minuit. Pour remercier saint Nicolas, toute la Belgique chantait le matin du 6 décembre :
À partir de là, on comprend comment on peut faire croire n'importe quoi à n'importe qui. Exemple : la démocratie, la fraternité, l'égalité, la justice, la liberté, la patrie, la femme égale de l'homme et vice versa, l'amour éternel, la famille lieu d'épanouissement... Méfiez-vous des beaux parleurs, surtout s'ils sont élus par le peuple ou présentateurs de JT. Sauf Pascale Bal, qui joignait le geste à la parole. Une femme rare. La veille de mes quarante-trois ans, je lui ai tout raconté. Les anniversaires, la Saint-Nicolas, les coups de martinet, les bleus pas seulement au cœur, les punitions (copier cinq cents fois « je ne traiterai plus le professeur de couille molle»), les zéros de conduite, les étés à décharger des camions de fruits au marché matinal de Courtrai. Une stratégie imparable pour me faire plaindre. Elle me regardait avec un intérêt frémissant. Ses yeux, sa bouche, ressemblaient à un cadeau dont tu as toujours rêvé mais que tu ne recevras jamais. Bal était ballante(32). Au dernier classement des Flamandes les plus sexy, elle était première, devant Lady Di. -Le seul cadeau d'anniversaire que j'ai jamais eu c'est un train électrique. Je passais tous les matins devant le seul magasin de jouets d'Harelbeke, tenu par un couple d'Arméniens qui avaient échappé au génocide, les Baronian. A l'époque, dans un bled comme ça, c'était rare les gens qui venaient d'ailleurs. Ils étaient mornes et détestaient les enfants. Depuis la Saint-Nicolas, trônait au milieu de la vitrine un magnifique train électrique : double voie, signalisation complète, barrière automatique. Neuf cent nonante francs, il coûtait. Personne avait jamais dépensé autant pour un cadeau de gosse. Le train était destiné à rester dans la vitrine et à y mourir jusqu'au décès des Baronian, ou jusqu'à un tremblement de terre (ce qui n'était pas arrivé depuis Clovis), il me faisait pitié. Chaque jour j'en avais plus envie. Le soir, je pouvais rester une heure devant, émerveillé. À la veille de mes sept ans, j'ai volé un billet de mille francs à ma mère. Elle gardait ses économies sous l'évier dans un trou du plancher. Un paquet d'économies, même si elle se vantait de n'avoir qu'une paire de bas en nylon qu'elle lavait le samedi soir pour les remettre le dimanche. Être économe, c'était pour elle la première qualité de l'homme. Son idéal pédagogique c'était de m'inculquer à coups de baffes cette règle de conduite. Mais au fur et à mesure, ses coups devenaient plus mous, moins convaincants. Elle avait dû comprendre que cette bataille-là était perdue. Je serai un mauvais fils, généreux, et je me marierai avec une femme dépensière. La preuve, le même soir, billet de mille en poche, je passai le seuil de la porte du magasin de jouets. Les Baronian étaient sur le point de fermer. Quand j'ai sorti mon billet de mille et désigné le train, leur regard est passé de l'incrédulité à l'avidité. Ils pensaient peut-être être mariés pour la vie avec ce cadeau impayable. Leur envie de réaliser une vente exceptionnelle l'a emporté sur la curiosité de savoir d'où je tenais l'argent, car ma mère Noela avait la réputation d'être la plus pingre du quartier. Avec mille francs à l'époque, on pouvait se payer des vacances sur la côte belge, le radio-pickup dans son meuble en acajou, le dernier modèle d'aspirateur Telefunken, le tapis plein(33) pure laine pour le salon, une copie en cuivre rouge du Penseur de Rodin. J'avais demandé à mon copain Eddy, qui était resté dehors, de m'aider à porter les paquets tellement c'était grand. On a tout mis chez Eddy au grenier et on s'est mis à monter le train. Pendant plusieurs jours, j'ai été jouer avec mon train chez Eddy. Mais un soir sa mère nous a surpris. J'ai commencé par dire qu'on avait trouvé le train dans la rue, mais tout le monde avait vu le train dans la vitrine, alors elle ne m'a pas cru. Alors j'ai dit que je venais jouer avec mon cadeau d'anniversaire car chez nous c'était trop petit. Le soir même, pendant le dîner, Godelieve, la mère d'Eddy, est arrivée chez nous et a lancé : « Ah ! mais qu'est-ce qu'il est beau le train que vous soit obligé d'y jouer chez nous ! » Ma mère m'a fixé de ses yeux anthracite prêts à s'enflammer. Et Godelieve, contente de son effet : «Je vous laisse. Bon appétit ! Jan, viens jouer quand tu veux ! » Je sentais que mon premier casse allait mal se terminer. « Tu as volé ta mère », cracha-t-elle. Mon père qui ne disait jamais rien se leva et prit le balai en retirant la wassinge(34). Il prononça ces mots définitifs : «Je vais le tuer. » Il commença à me rouer de coups. Je retins mes cris. C'était ma sœur qui criait à ma place. Petit à petit je perdais connaissance. Juste avant de trépasser, ma sœur Véra s'est jetée sur moi pour me protéger. Chez nous les hommes ne frappent pas les femmes, ils les baisent et après ils les ignorent. Mon père a posé le balai. Ma mère m'a enfermé dans la cave et m'a oublié pendant trois jours. De temps en temps, elle me jetait une tartine avec du sucre brun par la lucarne. Pour boire, je décapsulais une Chimay, le stock de bière se trouvait dans la cave. C'est là que je suis sorti de l'enfance : depuis, les cadeaux me saoulent. Pascale Bal m'a demandé : - Que fais-tu demain pour ton anniversaire ? Le lendemain, j'étais sur les dunes et je l'ai vue arriver de loin. Elle se dirigea droit sur moi. Une fille de papier glacé, en cuissardes Armani et manteau de vison de chez Strelli. Elle m'enlaça violemment et tout de suite mit sa main sur mon sexe. J'ai senti qu'elle n'avait rien sous son manteau. - Bon anniversaire, Jan. Où est ta caravane ? On a fait l'amour tout l'après-midi. C'était divin. Elle n'était pas nymphomane, elle était une nymphe. Quand je l'ai raccompagnée à sa BMW sport rosé, elle a sorti de son coffre un paquet. - C'est pour toi. Elle s'est éloignée en me laissant orphelin pour de bon. Je savais qu'une femme pareille, j'en n'aurais plus jamais. Elle a dû m'oublier. Revenu à la caravane, je déballais le cadeau. C'était un train électrique. Baise-moi et tais-toi - Table des matières Voici quelques conseils aux jeunes comédiennes. Être actrice, c'est prétendre qu'on est Marie Curie, Louise Michel, la reine Margot, Jeanne d'Arc, Marie-Antoinette, Camille Claudel, la veuve Coudert, alors qu'on est une fausse blonde stupide avec parfois un accent belge. Certaines, il faut le dire, quelles biesses(35). Être actrice, c'est un permis de chasse contre l'ennui de la vie. Être actrice, c'est être une pute qui s'offre le luxe d'exploiter son mac : elle rançonne son réalisateur, puisque c'est lui qui paie. C'est bien pour ça qu'il y a tant de filles qui veulent faire du cinéma. Vous aussi, vous voulez être actrice ? C'est simple, il faut séduire le réalisateur. Pas l'accessoiriste, ni même le producteur. Oui, être comédienne relève du sacerdoce. Il faut se donner corps et âme à un metteur en scène, comme certaines se donnent à Dieu. Dites toujours que vous avez le temps. Ne parlez pas de vos études de théâtre, de votre petit ami ou de vos vacances. Vous vivez seule. Et puis, pas d'animaux. Rien de pire que d'arriver chez une comédienne et de se trouver face à face avec un chien qui se jette sur toi en se frottant sur ta jambe. Très mauvais effet. Je me souviens de Shena, qui avait un chien plat comme un tapis et qui puait, j'imaginais mal la promenade du matin avec cette crêpe sur les talons. Ni chien ni chat. Je déteste aussi les gros chats voyeurs qui viennent regarder pendant que tu niques, et dont l'odeur attire les chiens dans la rue qui se jettent sur toi parce que tu sens la bête. N'attendez pas que le réalisateur avec qui vous voulez travailler vous propose de passer au lit. Faites-le vous-même. Mieux vaut tout de suite que tard, car il y a de la concurrence. Si le réalisateur a l'air un peu timide, genre Léo Carax, n'hésitez pas à lui mettre la main aux fesses. Ce sera tout ou rien, mais au moins vous aurez essayé. Toutes celles qui ont réussi sont passées par là : Fanny Ardent et Truffaut, Anna Karina et Godard, Ingrid Bergman et Rossellini, Elizabeth Taylor et Mankiewicz, Bardot avec tout le monde, Marlon Brando et Elia Kazan. La vie d'actrice, c'est ça, vous aurez plein d'amants, vous vivrez vos rôles à la ville comme sur la scène, et peu importe si vous ne vieillissez pas ensemble. Bien sûr, tout cela ne vaut pas pour les frères Dardenne : ils baisent pas. Ou alors ensemble, peut-être. Les frères Dardenne, vous les mettez dans un champ de maïs comme épouvantails, les corbeaux rapportent les graines. Séduisez-le de façon intelligente. Ne dites pas « oui-oui » d'un air ébloui chaque fois qu'il ouvre la bouche, ça fait un peu Les Bronzés 3. Ne parlez pas de votre future carrière, ni des théâtreux miteux avec lesquels vous avez enchaîné des stages à la noix. Évitez: «J'ai eu un stage dans ceci ou cela, j'ai rencontré Untel et Untel. » De toute façon, un vrai réalisateur sait qu'il va devoir tout vous désapprendre. Plus fraîche vous arrivez dans le milieu, plus vite vous serez cueillie. Quand il vous demande « Vous voulez être actrice ? », ne dites pas « Oui, pour être une autre que moi-même », car c'est banal à pleurer. Dites plutôt : « Je suis bergère dans le Larzac depuis deux ans », ou « Je suis guide touristique au Père-Lachaise », ou bien « Je suis astrologue pour Vlan », ça piquera sa curiosité. S'il vous demande si la nudité vous pose problème, dites que vous n'avez pas honte de votre corps. Il a envie de s'en rendre compte par lui-même ? C'est quand il veut. Généralement, quand je pose la question à une comédienne : « Est-ce que ça vous gêne de tourner nue ? », la réponse classique est « Oui, sauf si c'est dans le scénario ». À chaque fois, ça m'énerve. Etre comédienne, c'est avant tout se donner entièrement et réaliser le fantasme du réalisateur. Votre premier rôle est donc de coucher avec le metteur en scène, de feindre l'orgasme et de tomber amoureuse de lui. Un mélange de Chambre avec vue et de Vite, je mouille. Un grand rôle, quoi. Allez, se faire quetter(36), c'est pas la fin du monde, quand même. Bernadette Chirac a couché avec son mari pour avoir le rôle de première dame de France. Lady Di s'est envoyé un type qui avait des oreilles plus grandes que Mickey pour devenir... elle-même. Refusez certains rôles, tous ceux qui vont vous coller à la peau, ceux de riches bourgeoises, de femmes battues alcoolos, d'opérées du sein, de doctoresses sadiques dans un camp nazi. Au cinéma, le spectateur veut voir des filles sympas avec de l'humour, qui n'ont pas la langue dans leur poche et qui n'ont pas peur de montrer leur derrière. Comme Yolande Moreau ou Lio. Dès que vous sentez que votre réalisateur n'a plus la pêche, séduisez-en un autre. Ne vous fâchez pas avec lui, car il peut encore servir, on ne sait jamais. Faites-lui porter le chapeau de la rupture, c'est plus élégant. Partez aux États-Unis en cure de désintoxication dans une clinique privée de Beverly Hills, ça fait bien sur un CV. Vous avez donné vos premières interviews dans Gala ? Attaquez-vous maintenant à un réalisateur d'âge mûr. Même s'il a une carrière inégale, grâce à vous il fera peut-être son premier gros succès. Comme Godard avec Bardot dans Le Mépris, ou les frères Dardenne avec Rosetta. N'attendez pas de pousser sa chaise roulante et, fortune faite et notoriété acquise, allez vivre votre vie avec qui bon vous semble. Par exemple, avec un type bien plus jeune, comme Gina Lollobrigida. Il faut savoir dire au revoir. Une bonne actrice vit pleins phares, meurt avant d'être vieille et voile gaz(37). Vers la fin, pour éviter de faire un remake déprimant de Sunset Boulevard, prenez la pilule B. Parce que vous le valez bien. Réussir dans le métier d'actrice, c'est pas si difficile. Mine de rien, réalisateur, c'est plus dur. Il faut être thérapeute, parce que beaucoup de filles n'ont aucune personnalité et veulent s'en façonner une vite fait bien fait grâce au talent des autres. En plus, comme elles sont frigides, il faut aussi être sexologue. Il faut être père quand on la touche, maman quand elle accouche, mari quand elle vous trompe et amant quand ça lui chante. C'est pour ça que faire du cinéma, c'est le chemin de croix à l'envers : on commence crucifié, on est trahi, on fait des miracles, et on se tape la cloche à la fin. Grande tombola, tout le monde gagne - Table des matières Après le coup d'État, on l'a dit, la belgitude sera basée sur le jeu. Les mandats politiques seront distribués au hasard, la propriété aussi. L'homme qui joue au lieu de l'homme qui travaille. Ça donnera naissance à une nouvelle espèce, Y Homo ludens. Il y a eu Neandertal qui a disparu sans laisser d'adresse, cédant la place à Cro-Magnon, qui avait le feu au cul et du coup il a inventé la roue. Homo sapiens a inventé les impôts et les heures sup, Homo galicus les trente-cinq heures, Homo parisianus le camping urbain dans des tentes au bord du canal Saint-Martin. Dorénavant, il y aura Homo ludens (synonyme à'Homo belganus). Celui-ci, au lieu d'être récompensé par ses soi-disant mérites, sera couronné par le hasard sans nécessité. C'est autrement plus juste. La véritable égalité, c'est le hasard. La voilà, la démocratie ultime, la paresse finale dans Belgoland, la vie rêvée comme dans un parc d'attractions. Ce serait un Eurodisney qui ressemblerait à une auberge espagnole, il y aura à boire et à manger et si on n'aime pas ce qui est servi, on pourra apporter son pique-nique. Que se passera-t-il ? Tout d'abord, dès le 21 mai à vingt heures, vous aurez le droit de rester dans le lieu que vous habitez. Parallèlement, la roue des habitations et des objets commencera à tourner. La loterie est vaste et généreuse. L'héritage de ceux qui meurent sera immédiatement mis en loterie, de même que tous les objets trouvés sur là voie publique, de même encore que tous les endroits vides d'habitants : logements inoccupés, résidences secondaires, châteaux, phares, gîtes ruraux, restoroutes, bureaux. Oui, bureaux ; chefs d'entreprise, vous allez voir qu'en accueillant des familles de tous horizons, avec leur descendance parfois nombreuse, votre lieu de travail gagnera en convivialité, dynamisme, créativité et réactivité. Vos employés seront ravis : finis, les locaux mornes et vides de sens, les bureaux paysagers sans âme ; finis, le stress, le burning-out et le karoshi(38). Les salariés trouveront au travail un esprit familial et bon enfant ; ils seront à l'heure, jamais malades, durs à la tâche. Les occupants, quant à eux, seront reconnaissants d'être logés gratuitement et n'hésiteront pas à donner un coup de main, par exemple en apportant les cafés ou en couchant avec le chef. Ce qui résoudra d'un seul coup les problèmes de flexibilité comme de harcèlement sexuel. Imaginez. Vous vous lèverez le matin, vous cliquerez sur coupdetat.be, vous introduirez votre numéro national, et vous découvrirez comme tous les matins la liste des logements et des objets que vous venez de gagner. Une liste incroyable, un inventaire à la Prévert : c'est que les gens meurent tout le temps, au rythme d'un toutes les trois secondes, un rythme qui va s'accélérer avec la pilule B. Tous ont emmagasiné un nombre d'objets invraisemblables et hétéroclites, c'est dingue ce qu'on s'encombre. Donc, quand votre numéro national apparaîtra, il faudra que vous répondiez dans la journée par oui ou par non : acceptez-vous le lot que vous venez de tirer au sort ? Voulez-vous un studio à Ostende, une cave à Molenbeek, un gîte dans les Ardennes, un bureau à Seraing, un château à Moulinsart ? Vous pourrez aussi choisir de rester là où vous êtes, et votre prix sera remis dans le pot. Exemple de liste de trucs que vous pourrez gagner : l'œuvre complète du général de Gaulle, un poudrier en plastique des années soixante-dix, un fauteuil relax, une toile de Magritte, une coupe de fruits en plastique, un godemiché de chez Lady Paname, des bijoux fantaisie, un fusil de chasse, un salon rustique de chez Casa, les lettres d'amour du curé de campagne de Boortmeerbeek à la reine Fabiola, un costume de Gilles de Binche, des cuillers en argent, trois chats, un labrador, une piscine de jardin démontable, une veste jaune en Tergal, le best of de Mireille Mathieu, un pacemaker sous garantie, une Lada qui porte la trace de la chute du Mur (attention collector). Et, comme il y a aussi des gens importants qui meurent, vous pourrez tomber sur l'usine Côte d'Or, sur Renault Vilvoorde (qui a fermé mais qui est très bien située, en bordure des voies de communication), sur l'équipe de foot d'Harelbeke au complet, sur la cave de vin d'Albert Frère, etc. Voilà une belle leçon d'économie distributive. Petite simulation. Philippe Dewinter, président du Vlaams Blok, gagnera une petite maison à Liège, en Wallonie, alors que son voisin liégeois (donc, francophone), sera élu bourgmestre de la très flamande Anvers. On imagine la tête des échevins(39). Cela permettra de recoudre la fracture linguistique et de lutter contre le racisme, Télérama va aimer. Au début, les gens accepteront tous leurs lots, parce qu'ils ont été élevés pour vider leur assiette et boire le mauvais vin jusqu'à la lie. Mais petit à petit, comme on ne peut pas entasser tout ce qu'on gagne, les gens deviendront plus sélectifs. La satiété, voire l'indigestion, s'emparera d'eux. Ils comprendront que tout ce qu'on possède nous possède aussi. Progressivement ils consommeront moins, ce qui signifie qu'ils pollueront moins : il continuera donc à pleuvoir à Bruxelles et à neiger sur le Kilimandjaro. La Belgique deviendra le plus grand exportateur du monde, d'abord vers les pays du tiers-monde, qui nous rachètent déjà toutes nos voitures. Puis, le jour où les pauvres seront saturés de notre brol(40), il faudra envoyer toutes ces cochonneries sur la Lune, comme les déchets nucléaires. De même, certains appartements ou maisons resteront vides car les Belges en auront marre de déménager : nous aurons alors la place d'accueillir toute la misère du monde, jusqu'au moment où toute l'Europe suivra notre exemple. À sa célèbre phrase « De tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves », Jules César pourra ajouter « Respect, les Belges. Et Jeff, remets-nous ça». La formule de l'économie distributive, si belle et si forte, basée sur le recyclage et la redistribution, devra être élargie. Pourquoi ne pas instituer la loterie sexuelle, malgré les réticences de beaucoup d'esprits d'arrière-garde (maris satisfaits, femmes jalouses, étudiants en gestion, chefs d'entreprise, directeurs de télévision, éditeurs de romans psychologiques français, agents immobiliers, diplômés de l'ENA, anciens maos) ? Imaginez de découvrir chaque matin la longue liste des candidats potentiels à votre chambre à coucher. Vous entrez votre numéro, et hop, qui voilà ? Jacqueline de Wavre, hôtesse de l'air, brune aux yeux verts ; Hildegarde de Saint-Trond, la cinquantaine avenante, pâtissière, apprécie la randonnée et les animaux de compagnie, libre toutes les vacances de Pâques ; Veerle, costumière, vingt-huit ans, disponible tous les derniers vendredis du mois ; Karlien, prof de gym, originaire du Congo, trente-huit ans, un mètre quatre-vingt-dix-huit, bien portante, trois enfants, jamais le dimanche. Mais cette fois, ce sera du vrai, pas du Meetic. Les convoyeurs n'attendent pas, elles seront livrées dans votre lit sur un plateau par un service de limousines. Ça veut pas dire que vous serez obligé de consommer, en tout cas pas tout de suite ; rien ne vous empêchera de citer quelques vers de Maurice Carême(41) pour briser la glace. Le paradis, je vous dis. La vie cessera d'être rhan-gnang(42) pour être belge. Le Tampax magique - Table des matières Je suis un expert en échecs sentimentaux. La preuve, mon histoire avec Véronike, une dessinatrice suisse. Les Belges ont quelque chose avec la Suisse : petit pays pas pris au sérieux, quadrilingue (donc choix multiple des orifices), un vrai potentiel. Mais pas exploité. Car les Suissesses ne roulent pas de pelles, alors qu'elles roulent sur l'or. Elles sont casées à vie dans des maisons propres en ordre. Au lieu de faire des pipes, elles préfèrent souffler dans des sortes de pipeaux. Quand j'ai rencontré Véronike, elle s'est présentée à moi comme une des rares Suissesses libérées, le versant chaud du Mont-Blanc. C'est Véronike qui m'a dragué. La première fois, elle m'a fait du genou à Grenoble, où on travaillait ensemble sur une BD. J'aurais dû me méfier. C'est un des coins les plus glacés de France. Il y a une enzyme dans l'eau qui rend les hommes froids et les femmes méprisantes. Notre éditeur de l'époque, Jacques Glénat, en portait les stigmates. Sa femme, je l'ai vue qu'une fois, elle m'a regardé comme un pestiféré alors que j'ai sorti qu'une seule blague belge, et encore au dessert. -Comment font les Belges pour séduire de jeunes vierges ? Réponse : ils imitent le cri de la frite, qui ressemble à celui de Tarzan fort enrhumé. Pour rendre l'histoire crédible, j'ai poussé le cri. Glénat et sa femme se sont levés sans un mot en me laissant l'addition. Grenoble, je connais. J'ai fait quelques études là-bas et je me souviens du seul bal organisé par la fac de lettres, section phonétique expérimentale. Quand je voulais inviter une fille à danser un slow, elle ne répondait ni par oui ni par non, mais elle tournait le dos sans un regard en haussant les épaules. À côté, la Belgique dans les années soixante, c'était une partouze géante. Pendant ce temps-là sur le campus de Saint-Martin-d'Hyères, il était interdit de monter dans les chambres des étudiantes. On a fait une manif pour protester en 1967, bientôt imités par les étudiants de Nanterre, et c'est ça qui a déclenché Mai 68. Oui, Mai 68 est une histoire de cul démarrée grâce à un Belge traumatisé par les filles frigides de Grenoble. Avec Véronike, on s'est revus. Elle m'a invité chez elle à Lausanne et m'a dragué furieusement, cette fois pas seulement avec le genou mais avec toute la jambe, et devant son mari. Ils étaient mariés depuis trois ans et la neige du Kilimandjaro avait fondu, le lac Majeur s'était asséché. Puis elle est venue me rejoindre dans ma chambre dans une tenue sexy dont les Suissesses ont le secret, un body blanc dentelle de Bruges et un string s'ouvrant sur les deux côtés. J'ai cédé avant le gong du premier round. Je suis un faible. Rentré à Bruxelles le lendemain, elle m'a téléphoné de Suisse toutes les heures, un vrai coucou. J'étais chocolat(43) avant d'avoir vraiment fondu. Je suis un grand sentimental, je cherche l'amour avant tout. J'ai essayé de lui montrer que j'avais de la profondeur, je lui ai raconté que j'étais sur une invention essentielle pour la libération de la femme, un Tampax intégré avec un mini-vibromasseur jetable. Grâce à cet appareil, les femmes peuvent enfin jouir pendant les règles, et ne sont plus condamnées à l'abstinence. Une invention très utile, car le temps perdu à ne pas baiser ne se rattrape jamais. Et puis les règles sont la dernière marque d'inégalité biologique entre les deux sexes, que fait la science ? Rien, je le crains. Heureusement, je suis là. Elle avait l'air intéressée par mon idée et elle m'a dit qu'elle allait en parler à son entreprise, une boîte de marketing. Incontestablement j'avais marqué un point. Quand elle m'a dit que son mari était en voyage, je me suis précipité à Lausanne, mes derniers sous sont passés dans un ticket business class Bruxelles-Genève, l'amour au prix fort. On a baisé tout autour du Léman pendant deux semaines. Sans attendre le retour de son mari, elle a pris ses cliques et ses claques et m'a suivi à Bruxelles. Elle a dû être déçue par la vue, les usines Volkswagen de Forest au lieu du lac. Chez moi les toilettes étaient bouchées, le salon une vraie porcherie et les draps n'avaient pas été changés depuis la dernière exposition universelle. Quelques heures seulement après être arrivée, elle est rentrée en Suisse. Je sais pas si c'est l'état de mon appartement qui l'a décidée, ou le coup de fil lui annonçant que son mari avait fait une tentative de suicide. La dernière fois que je l'ai vue c'était sur le tarmac de Zaventem(44), il neigeait. Mon destin, c'est les femmes qui s'en vont. Le Tampax magique est toujours dans mon tiroir. Si quelqu'un est intéressé, il peut m'écrire à : Prison centrale de Bruxelles, Amigo(45), rue du Marché-au-Fromage, 1000 Bruxelles, cellule 22. Le suicide sinon rien - Table des matières J'ai faim. Je me souviens de mon dernier repas avant le coup d'État. J'avais mangé des frites avec ma copine Danielle. Elle est pas d'ici, elle est pas encore acclimatisée(46). J'avais pris un filet américain(47)-frites. J'avais attrapé ma première frite, la meilleure, encore brûlante et croquante. Quasi vivante quand elle frétille encore. Presque humaine. Au moment où je l'avais trempée dans la mayonnaise, Danielle avait dit horrifiée : - Tu vas pas tremper ta frite dans la mayonnaise ? -Tu vas pas nous enlever ça aussi ? C'est tout ce qui nous reste, y a plus de caricoles(48) aux Marolles, plus de koeke(49) chez les pâtissiers, plus de Côte d'Or à Anderlecht, plus de putes en vitrine au port d'Anvers, plus de Belges au Congo, plus de pêcheurs de crevettes à cheval sur la plage d'Ostende, plus de femmes poilues, plus de Brabançonne(50), plus de ces merveilleux raisins sous serre de Hoeillaart. Même Sandra Kim, celle qui a gagné l'Eurovision en 1986 avec J'aime, j'aime la vie, est saisie par les huissiers. Tout fout le camp. Heureusement dans mon programme politique, il y a l'accès gratuit et immédiat à la pilule B, qui permet d'en finir vite fait bien fait quand on veut. De tous les peuples de la Gaule c'est le Belge qui se suicide le mieux. Il suffit que 1) son bac de Chimay soit vide, 2) le night-shop(51) soit fermé, 3) la saison du chicon(52) vienne de s'achever, et hop : généralement, il se pend. On ne peut pas lui donner tort, en plus la brasserie Kriek Bellevue est condamnée. Dans ce cas, mieux vaudrait même mourir à plusieurs. Pourquoi le suicide ? - Parce que je suis belge, c'est-à-dire de nulle part. La Belgique est l'égout des autres, le champ de bataille de plus grands qu'elle (Allemagne, Angleterre, France). Elle a été occupée par les Autrichiens, les Hollandais, colonisée par les Espagnols, et aujourd'hui par l'Europe entière. Elle est tiraillée de partout entre Flamands, Wallons et germanophones. Le jour où elle se suicidera, elle ne laissera pas de mot d'adieu. De toute façon la Belgique n'existe pas, c'est un rêve piqué des vers. Être belge, c'est pas de gaieté de cœur, c'est être une mistake, un coup pour rien. On ne choisit pas d'être belge, sauf Johnny Hallyday, mais finalement il a préféré signer en Suisse. Je suis triste de ne pas être irlandais, écossais ou même breton. J'aurais voulu pouvoir dire que je suis anarchiste espagnol, footballeur brésilien, pochtron polonais, philosophe parisien, maître nageur, vie de chien. Je suis belge, je suis rien. - Le suicide parce que c'est quand même fou l'acharnement que mettent nos maîtres à nous préserver de la mort, de la cigarette, des accidents de la route, du cancer, et bien sûr du suicide. Rester en vie coûte que coûte, pour quoi faire ? Nourriture avariée, loisirs de masse infâmes, boulots de merde : merci la vie. Prendre la pilule B, c'est dire merde aux voleurs d'existence. - Le suicide parce que le couple ressemble au code de la route. Ça roule toujours à sens unique (même quand on nique), on rencontre que des impasses, on roule dans les sens interdits, faut toujours s'arrêter pour les passages piétons ou les feux rouges. Même quand on trouve une place, on se fait verbaliser. On peut être seul ou à deux ou à trois ou en bande, ça ne change rien. Y aura toujours une barrière fermée car, comme on le sait, le train siffle trois fois sans qu'on l'entende. Y a bien les petits chemins de campagne, mais les champs de pommes de terre ou de betteraves finissent par lasser. Le couple est une malédiction. Aussi difficile à réussir qu'un coup d'État. Et c'est toujours pire après qu'avant. Au fond, l'homme est un solitaire, il ne dort bien que seul car il peut péter tranquille. -Le suicide parce que tous les mercredis, j'emmène mon gosse (le cinquième, je suis prolixe) à l'école du cirque alors que je déteste le cirque. - Le suicide parce que depuis Cannes 2000 et l'entartage de Toscan du Plantier, les jeunes actrices ne veulent plus coucher avec moi, même en échange d'un premier rôle dans un film art et essai que personne ne verra. - Le suicide parce que peu de temps avant de mourir Françoise m'a dit que les zizis circoncis la faisaient mieux jouir ; déjà je volais pas haut, mais depuis j'ai carrément plus décollé. Ni juif ni arabe, je suis petit, blanc, belge. Et circonspect. - Le suicide enfin parce qu'Edouard Baer est plus beau que moi, Noël Godin plus gros, les frères Dardenne plus riches et chaque jour la vie plus moche. 37,2°C Soir et matin(53) - Table des matières Il faut se méfier des femmes sobres. Anna a eu cinquante ans en trois semaines quand elle s'est arrêtée de boire. Elle picolait du matin au soir, toujours du vin blanc à portée de main, mais elle était fulgurante. Belle, mystique, artiste, baiseuse et baisante. C'était l'époque où j'aimais qu'elle. On fréquentait les galeries de peinture à la mode, où systématiquement elle draguait le galeriste devant la gueule de sa blonde, elle le finissait dans les toilettes, et créait le véritable scandale, celui de la chatte brûlante au milieu des toiles. Elle me faisait rire. On finissait dans son petit appart d'Anvers où elle se serrait dans mes bras car elle avait peur des monstres qui grouillaient sur son mur. Une nuit que j'étais pas là, elle a sauté par la fenêtre se croyant poursuivie par des démons. Elle est passée à travers une verrière, s'est cassé les deux jambes et s'est retrouvée dans un hôpital de désintox. C'est là qu'elle a tout arrêté. Depuis, elle était devenue sobre, chiante et vieille. Une femme sobre, c'est un cheval sans nom qui a trop galopé dans le désert. Elle te parle que de travaux d'aménagement, miel biologique, maison de campagne dans les Cévennes, énergie astrale, et de Batibouw, la grande foire pour les constructeurs de maisonnettes plan-plan. Au lit, elle sera constipée, terne, arrache-cœur et endort-couilles. Elle finira spectatrice de Star Academy, rêvant d'un homme au foyer. Méfiez-vous des femmes sobres. Les femmes sobres sont des oignons, chaque fois qu'on enlève une pelure une autre apparaît ; ça pique les yeux et elles finissent par nous faire pleurer. Heureusement qu'il reste les femmes picoleuses et souillons pour nous empêcher de nous abstreindre(54). La femme nue - Table des matières Quand j'ai ouvert le musée de la Femme en 1990, j'avais réuni un certain nombre de femmes. Il y avait la femme indigène (donc belge), la femme-enfant, la femme fatale, la femme lesbienne, la vieille femme, la femme bête, la femme noire, la femme pute, la femme invisible, la veuve Clicquot, la femme menstruée, la femme d'à côté, la veuve poignet, la dame pipi, et moi-même l'homme à femmes. Mon travail consistait à draguer les femmes toute la semaine pour les faire venir le dimanche matin. Mais il me manquait la femme nue. Tout était prêt pour l'ouverture, mais aucune femme n'était prête à se montrer à poil tous les dimanches matin de neuf heures à douze heures. Trouver une femme c'est difficile, alors trouver la femme nue, vous imaginez. Le musée de la Femme sans femme nue, c'est comme un iceberg sans glace, le rouge sans le noir, un funiculaire sans train, la télé sans essuie-glace (pour pouvoir cracher dessus), la Belgique sans moi, un ménage à trois tout seul. J'ai fini par mettre un petit panneau à ma porte, « Le musée de la Femme cherche femme nue. Exposition dimanche matin de neuf heures à douze heures. Sérieuse s'abstenir ». Une heure plus tard, on sonne à la porte. Elle était là, habillée. Mais plus pour longtemps. Je la fis entrer. Elle regarda les emplacements réservés à chaque catégorie de femmes, le soin que j'avais mis à la fabrication des piédestaux, elle me fixa avec ses grands yeux bleus et me dit : « Les femmes sont donc des œuvres d'art. » J'ai fait oui de la tête et lui ai expliqué que les soi-disant grandes œuvres de l'art pictural, genre les femmes à trois nez de Picasso, les vilaines fleurs jaunes de Van Gogh, la pissotoire fêlée de Duchamp, la pipe de Magritte, et le soulier de satin, ce ne sont que des copies. Moi: - Le vrai chef-d'œuvre vit, et dans la nature, il n'y a rien de plus beau qu'une femme. Alors j'ai décidé de les classer avant qu'elles ne disparaissent. Mais bien sûr le fleuron de la collection, c'est la femme nue. Et vous savez, il y a beaucoup de candidates. J'aimerais vous connaître mieux avant de vous accorder la place. Je lui expliquais tout ça car je voulais pas passer pour un goujat voyeur amateur de chair fraîche et prêt à tout pour rencontrer une femme (ce que je suis, comme tous les hommes). Elle s'est mise à raconter son histoire en se déshabillant. Un vrai plaisir à voir. De gros beaux seins bien ronds, de vastes hanches et une bonne touffe ample. « Tu veux voir aussi le derrière ? » fit-elle. J'allais pas me priver. Elle s'est mise à marcher de long en large en ouvrant ses bras. Elle a commencé un monologue devant moi et j'ai écouté, perplexe, ma floche(55) en l'air. -Je suis la femme nue du musée de la Femme, je suis un chef-d'œuvre de la fin du XXe siècle, période Rubens ; mais je peux aussi être réaliste (elle rentre le ventre), surréaliste (elle sort un œuf de mon frigo et le met dans sa bouche), expressionniste (elle écrase l'œuf dans sa main), dadaïste (elle met l'œuf écrasé dans un sac en papier, souffle dans le sac et le fait exploser), postmoderne (elle s'essuie les mains). Elle s'assied à la place indiquée et me demande : « C'est bien ? » Pendant qu'elle se rhabillait, je lui dis : « Très bien, vous êtes engagée. Mais comment en êtes-vous arrivée là ? » Elle se mit à raconter son histoire. - Ma mère était folle et mon père arbitre de foot. Même si ma mère était souvent enfermée dans un asile et mon père pas souvent là, j'ai eu une enfance comme tout le monde. L'école m'a jamais fort intéressée, mais j'aimais le cinéma. Quand je suis partie à Bruxelles pour travailler chez Côte d'Or dans le chocolat, je vivais seule et le soir j'allais au cinéma. Je voyais toutes sortes de films, russes, américains, intellectuels et même belges. Un soir, justement, c'était un film belge de Chantal Akerman avec un titre du genre 21 rue Quai au Charbon à Molenbeek. La fameuse scène où elle coupe des pommes de terre et fait des frites en temps réel, brusquement j'ai senti une main inconnue sur ma cuisse. J'ai retenu mon souffle. La main s'est mise à bouger comme dans Le Visage de Bergman et s'est avancée sous ma jupe comme dans Vite, je mouille de Jean-Pierre Bouyxou. J'ai retenu ma respiration. Du coup, Akerman m'apparaissait comme un thriller en 3D. J'ai décidé de le jouer cool comme Marlène Dietrich dans L'Ange bleu. J'ai risqué un petit coup d'œil sur ma droite, il avait l'air mignon, brun, sans doute pas bête (pour se taper un film d'Akerman), après, tout s'est passé très vite, j'étais comme dans une espèce de transe, comme dans Speed. Brusquement les lumières se sont rallumées, il avait sa main gauche sur mon sein et sa main droite dans ma petite culotte. Il a vite retiré ses mains, il m'a bêtement demandé si je venais souvent là ; je lui ai dit « non mais à partir de maintenant oui ». Ça ne l'a pas fait rire. Avec son accent limbourgeois un peu traînant, il m'a dit « Je m'appelle Hermann ». On s'est regardés dans les yeux et on s'est embrassés. Dehors le ciel était plein d'étoiles et la lune suspendait son vol. Ses yeux étaient bleus comme dans Butch Cassidy and The Sundance Kid. «J'étudie le marketing, dernière année. » Il m'a pas demandé ce que je faisais, c'était le genre à parler que de lui-même. J'aurais dû me méfier, mais j'avais plus baisé depuis la mise en circulation du Thalys. Il m'a collé contre la façade de l'église Saint-Guidon, là où se marient les rois belges, il a soulevé ma jupe, et enfoncé son étendard dans mon buisson-ardent. Après avoir joui trop vite, il a levé les yeux au ciel, il a roté et il a dit « on est peu de chose ». C'est ce que dit Mr Verhaegen, mon chef d'atelier chez Côte d'Or. On a marché longtemps main dans la main à travers la ville. Quand on est arrivés devant chez moi, j'ai pensé qu'on pouvait en rester là. Je lui ai dit que j'étais arrivée, que j'avais rien à boire, que le lendemain je devais me lever tôt et que chez Côte d'Or on faisait les trois-sept, et que Mr Verhaegen dit que les gens sont de plus en plus dépressifs alors ils mangent de plus en plus de chocolat, du chocolat dont j'avais trop mangé donc j'allais vomir. On pouvait se voir un autre jour plus à l'aise. Bonne nuit, Hermann. Il m'a simplement répondu « T'as de beaux yeux tu sais ». Comme Michèle Morgan, j'ai dit « Embrasse-moi ». Il est entré et il est resté. Il m'a rendue complètement folle et Mr Verhaegen m'avait prévenue, les hommes sont de sales égoïstes. De ma chambre, il a fait un bureau, c'était tout le temps rempli de ses amis, je dormais sur le canapé et je l'entretenais. Puis il a fait venir une copine de classe qui s'est installée pour de bon dans ma chambre. Une rousse. Je me demande ce qu'il lui trouvait. De temps en temps, elle faisait la cuisine comme une Anglaise, donc mal, j'ai maigri de six kilos. Au boulot ça cravachait dur, Mr Verheagen était de plus en plus dépressif à cause des événements mondiaux, et il s'est mis à neiger. Un matin, je suis arrivée, la chaîne était bloquée. Ils ont fini par vider la cuve de chocolat et ils ont trouvé Mr Verhaegen qui s'était noyé dans le chocolat. Un suicide. Du coup on nous a donné notre congé pour la journée, quand je suis arrivée chez moi à l'improviste, Hermann et l'Anglaise étaient en train de s'embrasser aussi bruyants que des sangliers des Ardennes qui ont trouvé leur première truffe de l'année. Je suis très large d'esprit, sauf en ce qui me concerne. J'ai pris ma valise et j'ai tout planté là. J'ai marché longtemps à travers la tempête de neige. Ça faisait un bail que j'avais pas laissé parler une femme aussi longtemps sans l'interrompre. Mais c'était la femme nue, enfin la future femme nue, alors respect. -J'avais froid et je suis entrée dans le premier café venu. C'était le Dolle Mol, tu sais, le café de la rue des Éperonniers. J'étais estomaqué. - Le patron était un mec qui te ressemblait mais en plus mignon et plus jeune. On a bu, il a vu que j'étais désespérée, il m'a accueillie. Il a tout fourni, le gîte, le couvert et le reste. J'étais scié. -Ça m'a redonné le moral, je me suis inscrite à l'Académie d'art pendant trois ans, et je suis fin prête à postiller(56) pour devenir une œuvre d'art. Dès l'ouverture du musée, tous les regards se sont portés vers elle. Le musée a eu un succès fou mais elle a été très vite demandée ailleurs. En quelques semaines, elle est devenue une vedette internationale, Marco Ferreri a voulu faire un film avec elle, finalement elle a opté pour ET de Spielberg. Elle a été reçue par le pape qui ne s'en est pas remis. Elle est devenue la seule femme à pouvoir se montrer nue sans que ça dérange, puisque c'était sa fonction. Elle m'a abandonné comme seules certaines Parisiennes peuvent le faire, sans boe ni ba(57). Là-bas, à Hollywood, dans son palace, elle doit même pas se souvenir de moi, comme elle s'est pas souvenue que je l'avais déjà sauvée une première fois au Dolle Mol. Tout ce qu'elle m'a laissé, ce sont ses slips. J'ai donc ouvert le musée du Slip dans la foulée. J'ai tout de suite encadré le slip de la femme nue. Depuis, chaque fois que je vois une femme nue, je pense à elle. Je pense pas que le contraire soit le cas. Animateurs et amatrices - Table des matières Pour moi, Bruxelles, c'est le triangle des Bermudes. On peut gagner que si on n'a rien à perdre. La solitude à Bruxelles ça n'existe pas. Même si on ressemble au fils de Sartre et de Raymond Aron, on a toutes ses chances. Pour moi la carte du Tendre commence toujours au Dolle Mol. Six tables en bois brun laminées pas seulement par le temps, un grand zinc en bois massif derrière lequel trône toujours une femme perdue sans collier. La bière coule à flots pour seulement un euro TTC la pinte. Prix démocratique, de l'eau de la Zenne(58) et du houblon, ça vaut pas plus. Au premier étage, à côté des toilettes, la free press, où sont exposés les écrits non conventionnels, dont : Hara-Kiri au complet (sauf les huit premiers numéros et le numéro 64, non distribué en Belgique), La Fonction de l'orgasme, La Vie sexuelle de Tintin, Suicide mode d'emploi, Les 200 familles les plus riches de Belgique, L'Internationale situationniste, Le Hasard et la Nécessité, The Anarchist Cookbook, Les 36 positions de l'amour, L'Origine des espèces, Le Manifeste du Parti communiste... Et puis bien sûr l'intégrale de Rimbaud, Debord, Bataille, Freud, Lacan, Foucault, Vaneigem, Claudel (optionnel), un ou deux Blanchot (facultatif). Bref une centaine de titres en tout. Avant de faire intime connaissance avec une fille, il faudrait lui imposer la liste des cent indispensables. Les biesses qui n'ont jamais ouvert un livre, merci bien. Que celles qui sont intéressées par la liste de lecture écrivent au Dolle Mol, rue des Eperonniers à Bruxelles.Dans les années soixante, le lieu a été davantage visité par la Brigade spéciale de recherches que par des lecteurs ou lectrices. Pas une semaine sans saisie de littérature en dessous de la ceinture et au-dessus du cerveau. C'était le bon temps, on passait plus de temps au poste que dans le lit de sa copine. Aujourd'hui Michel Onfray peut parler de cul et de rébellion sans choquer personne ; pour être interdit d'antenne, il faudrait écrire « La Vie sexuelle des gardiens de camps de concentration nazis » avec Dieudonné dans le rôle principal. Néanmoins, les activités culturelles continuaient d'être orchestrées de main de maître par moi-même, le guide culturel de ce milieu. Le chemin est creux, mais le guide expérimenté et le bide assuré. Animation culturelle mon cul, c'est plutôt de la réanimation, et seulement par bouche-à-bouche. C'est un sacerdoce payé un euro la bière. Programme. Lundi : poésie. Les clients lisent leurs poèmes favoris, durée pas plus de vingt minutes. La poésie, plus c'est court, plus c'est mieux. On préfère un haïku japonais à La Légende des siècles, de Hugo, un grand versificateur dont on n'a retenu ici que « Waterloo Waterloo morne plaine comme une onde qui bout dans une urne trop pleine ». Au-delà, conformément à la tradition trotskiste, on coupe le micro. Mardi : cinéma. Très éclectique, ça va du porno japonais muet des années vingt, opérettes allemandes des années cinquante avec Marika Rôkk, courts-métrages de Marguerite Duras, comédies balnéaires insipides de Max Pecas, série complète des entartages de Bernard-Henri Lévy. Cette liste n'est pas exhaustive mais « exaucive », car elle exauce les souhaits du spectateur avisé mais parfois absent. Mercredi : débat politique. Les thèmes les plus demandés sont: - Les femmes sont-elles frigides ? Jeudi : concert. Place aux jeunes. Ce soir-là je n'y suis pas, c'est relâche, on peut me trouver au Petit Journal, un Danielle, que je sodomise ensuite sur le tapis perse(59) de son père. Le lendemain, je me dépêche de rentrer car le vendredi au Dolle Mol c'est la journée des femmes, elles boivent gratuit. Après quatre Chimay bleues, chaque femme en vaut deux, et comme on baise sur place, il y a du boulot pour tout le monde. C'est le plein-emploi, l'aile et la cuisse garanties sans facture. Ça ne dure pas car le week-end au Dolle Mol, il n'y a que des touristes, alors nous les animateurs, on n'est pas là, de toute façon, on a les gosses sur les bras, il faut bien ça pour ne pas récupérer. Et puis le lundi, on remet ça avec les pochards, les pochardes, les trimards, les trimeuses. Sans illusion car j'avoue que mon but dans la vie c'était de monter Mère Courage de Berthold Brecht au théâtre de l'Odéon à Paris. Au lieu de ça ce sont les escaliers du Dolle Mol que j'ai plutôt bien descendus. C'est le destin. Au Dolle Mol parfois c'est le désert des Tartares. Alors je traverse la Grand-Place, je passe Chez Martine, puis, de place Saint-Géry vers le Boozen in Blues, là je remonte à L'Archiduc. Un coup à l'est, un coup à l'ouest, un coup au nord. Si je suis bredouille, ce qui est rare mais ça dépend du niveau de frustration que je peux endurer, je retourne forcément au Dolle Mol. Au centre du triangle, il y avait jadis une librairie de cinéma, Le Bateau Livre, tenue par Françoise ; on était nombreux à venir y jeter l'ancre. Elle ressemblait à tante Marta, aucune honte de son corps. Elle couchait avec la plupart de ses clients et ils la payaient en achetant ses livres. Quand je me suis mis en tête de mettre la main sur la collection complète des Cahiers du Cinéma, je suis devenu un amant assidu. Contrairement à d'autres femmes, elle n'acceptait de faire l'amour que quand elle avait ses règles. Les amants de cette dame aux camélias à l'envers se reconnaissaient aux taches rouges sur leur chemise. Pendant la bonne période, on faisait la file, premier arrivé premier servi, tire la cordelette et la jouette(60) jouira. Elle avait de l'humour. Elle disait toujours: «J'aime ce qui est amer, le café, la bière, la rhubarbe, le citron, et le goût de ton zizi. » C'est si rare les femmes qui ont de l'humour, rare comme la liberté en Arabie Saoudite, comme les chicons dans la cuisine méditerranéenne, comme les psychanalystes guillerets. C'est la seule à qui j'ai proposé : -Jusqu'à la fin de ma vie, je ferai qu'une chose, te caresser la chatte. Ce sera un acte de foi dans l'amour et une performance artistique. Son père était un juif religieux russe qui portait des borsalinos et, hélas pour moi, elle aimait les grands barbus bruns chapeautés. Je protestai : - Comment est-ce que tu peux être amoureuse de quasi-Arabes ? Pense à moi qui incarne la pure race flamande ! Moi qui suis proche du cheval de trait brabançon, tout en cuisses et cul, crinière au vent, un fier animal dont je suis le dernier représentant ! La seule façon que j'avais trouvée de lui plaire après l'avoir quand même séduite était de porter un chapeau et de me bronzer place du Jeu-de-Balle au moindre rayon de soleil. Heureusement je bronze vite et bien. Alors, le cheval brabançon se transforme en pur-sang arabe. Ou quasi. Elle m'aimait, elle gardait toujours les poèmes que j'écrivais sur les rondelles de bière en carton. Comme elle était aussi journaliste, elle a écrit le seul article positif sur mes œuvres d'art. C'est un document tellement rare que j'en cite ici un extrait : « Bucquoy, enfant des provos et de Mai 68, éternellement caca-boudin, éperdument en quête de martyre médiatique, animateur de théâtre expérimental, poète à ses heures, affreux jojo de l'écriture, à l'occasion show-man extravagant, bouillonnant de projets de livres et de films, antiroyaliste à crever, iconoclaste sardonique et bon enfant, véritable histoire belge ambulante. Lui, l'anarcho jusqu'à la moelle, qui finit ainsi l'un de ses poèmes : "C'est pourquoi/Je préfère le noir/Au rouge/ Même si je fais semblant/De choisir". » C'est bien, non ? Je mentionne en passant que d'autres journalistes se sont montrés bien moins aimables : « Bucquoy est un pénible bouffon, son art se résume à faire l'apologie du mauvais goût » (La Dernière Heure), ou « Il est sans doute difficile, sinon impossible, de dénicher aujourd'hui un personnage public aussi vulgaire, aussi bête, aussi creux que Jan Bucquoy » (La Libre Belgique). Cassé, je suis. On adorait Françoise. Pour elle, seule la femme qui a ses règles est en règle, une belle leçon pour les jeunes filles qui ne veulent pas de bébé : ne baiser que le cul en sang. C'est pas forcément ce qui est prévu par les canons de la baise, mais on s'acclimate. Un jour, j'ai protesté : - Ça m'ennuie que tu puisses pas être enceinte, tout ce sperme gaspillé... Dans ces moments-là, elle me regardait comme peu de femmes l'ont fait. Comme si elle avait trouvé dans le caniveau une petite pépite d'or qui s'appelait Bucquoy, et que cette pépite brillait rien que pour elle. Elle me pressait dans ses bras et me disait «Je t'aime mon héros, ma Belgique à moi, mon tendre sanglier toujours prêt à faire des bêtises et à chanter dans la rmhj'veux d'amour (le tube de Charlebois) ». Quand elle est morte d'une rupture d'anévrisme, tout le triangle Dolle Mol-Chez Martine-L'Archiduc était en deuil. Au crématoire Silence d'Uccle, il n'y avait que des hommes qui brandissaient leur chemise tachée de sang en guise de dernier hommage. Moi, j'ai commis mon poème masturbatoire. Voilà comment, généralement, je m'y prends. Je tourne le dos au public, je mets la main dans ma braguette, j'énumère une série de noms de femmes que j'aime de loin ou de près. Bien sûr, ça dépend de l'endroit, par exemple si je suis au Festival de Venise, j'égrène des noms d'Italiennes, Gina Lollobrigida, Sofia Loren, Laura Morante, Nanni Moretti, Silvio Berlusconi - non là, je dois tout recommencer... Alors... Monica Vitti, Stefania Sandrelli, Claudia Cardinale, Corpus Christi, et j'éjacule. Pour Françoise, j'ai énuméré n'importe qui car j'étais triste, puis je suis arrivé à son prénom et je me suis retourné. J'ai sorti une Kriek rouge (d'habitude c'est une Chimay bleue) de ma poche, je l'ai décapsulée et ça a fait pschiiit. Puis, ses cendres se sont envolées dans le vent d'octobre. Le travail nuit gravement à la santé - Table des matières Et le travail ? Les esprits chagrins diront : il faudra bien travailler, après le coup d'État. J'en suis pas convaincu. Le nouveau pouvoir fera tout pour passer au Kârcher l'esclavage, c'est-à-dire le Service du travail obligatoire. Les camps de concentration d'aujourd'hui s'appellent usines, bureaux, alors que travailler deux heures par jour suffit pour avoir des frites dans son assiette. Bien sûr, on oubliera la croissance, qui ne sert qu'à engraisser des actionnaires qui n'en fichent pas une. Les seuls qui seront vraiment obligés de travailler de façon abrutissante seront les malfrats. Ce sera leur seule punition, car les prisons seront rasées. Ce sera le monde à l'envers, ce qui veut dire qu'il tournera enfin droit. Il n'y aura plus de petits voleurs, parce qu'on vivra dans une société d'abondance et ça ne servira à rien de voler des GSM, des télés, des voitures car on en sera abreuvé par la loterie. Quant aux drogues, il n’y en aura plus non plus : toute la Belgique sera un shoot d’héroïne toutes les cinq minutes. Les malfrats ne seront plus les mêmes qu’avant : des propriétaires qui ne veulent pas lâcher leurs immeubles, des maris jaloux, des huissiers, des syndicalistes, des chargés de ressources humaines... Certains seront mis en examen pour attentat à la laideur, car le travail, c’est aussi la mocheté. Les constructeurs de clé sur porte(61), Decaux et son immonde «mobilier urbain », les aménageurs du littoral belge qui l’ont transformé en Monaco du Nord devront enfin répondre de leurs actes. Les habitants de la Belgique libérée toucheront un revenu minimum universel. Libre à eux d’en faire plus s’ils veulent, après tout, il y a des gens qui sont incurables et pour lesquels le boulot est une vraie drogue. Car le travail, c’est l’opium du peuple. Sur chaque offre d’emploi et chaque feuille de paie figurera la mention suivante : « Travailler nuit gravement à la santé ». Oui, le travail rend malheureux. Il tue. Il rend impuissant. L’ouvrier, le petit employé, quand il rentre chez lui à la fin d’une journée ennuyeuse, que fait-il ? Il se met devant la télé pour oublier. Et le lendemain, il prend des médicaments pour avoir la force de se lever et d’aller travailler pour des cacahuètes, enfin pour un salaire qui ne lui permet même pas de payer une tournée générale. Moi, je propose : 1) Le droit de profiter de son érection matinale sera inscrit dans la Constitution. Ce qui rend les gens malades, c’est qu’ils baisent peu et s’ennuient beaucoup. Après le coup d’État, le petit chaperon rouge aura le droit d’abattre la grand-mère et de niquer le loup, comme le dit quelque part Bettelheim. 2) Les seuls médicaments autorisés seront l’Aspro (un bon antibiotique et un excellent anti-gueule de bois), le Viagra et la pilule B. Tous les autres médicaments sont inutiles, ils ne servent qu’à soigner des gens qui ne sont pas malades mais malheureux, c’est pas pareil. Moi, je peux vous dire que les irréguliers belges ne sont jamais malades, j’en sais quelque chose. Je jouis d’une santé de fer (et de bien d’autres choses encore) parce que je travaille pas et que j’ai pas d’assurance-maladie. C'est ma deuxième nuit à la prison centrale, il me semble que les cris ont redoublé, et un canal s'est pendu. Cela m'a fait penser à ma tante Marta. J'aimais bien tante Marta. Elle vivait seule et j'étais tout le temps fourré chez elle. Ses cheveux roux cuivre me fascinaient, surtout ceux d'entre ses jambes, elle se promenait tout le temps à poil, sans gêne. A partir de l'âge de quatre ans, elle a commencé à m'emmener au cinéma. Trois fois par semaine, dans les deux premières rangées (c'était moins cher). La première chose qui m'a étonné au cinéma, c'est que les filles étaient toujours bien habillées, bien coiffées, même dans La Chevauchée sauvage. Et surtout, elles embrassaient sans mettre la langue, alors que dans les cinquante bistrots de ma rue à Harelbeke tout le monde se léchait et se mettait la main. Quand je demandais des explications à Marta, elle me disait que ces gens-là vivaient de l'autre côté de la mer. Du coup, ça me donnait pas trop envie d'y aller. C'est pour ça que j'ai jamais fait carrière à Hollywood. Les analyses cinématographiques de tante Marta étaient fort succinctes. Quand ma mère, s'inquiétant un peu de mon éducation, lui demandait comment était le film, elle disait des trucs dans le genre « encore une histoire d'emmerdeuse qui emmerde son monde ». Je me souviens qu'il y avait beaucoup d'histoires de nageuses qui chantent, de comiques tristes et d'Indiens saouls. Petit à petit, Marta y prenait moins de plaisir. Il lui arrivait de me regarder d'un air condescendant en me répétant « la vie est moche ». Tante Marta, je l'aimais bien. Elle ne portait jamais de slip. Un jour, je devais avoir sept ans, elle devait m'emmener voir Autant en emporte le vent, je l'ai trouvée dans le grenier pendue à une poutre. Exceptionnellement, elle avait mis un slip. C'est pas que je sois fétichiste, mais ce qui m'intéresse dans le slip c'est ce qu'il cache. Et souvent, c'est pas grand-chose. Un homme en slip devient monsieur Tout-le-monde. Alexandre, Hitler, de Gaulle, Bush, le roi des Belges, ni Dieu ni maître, le slip remet tout en place. C'est pour ça que jadis, j'ai créé un musée du Slip, mon premier et mon seul succès public. Aucun homme de pouvoir ne m'a envoyé son slip. Peu de femmes aussi, mais pour d'autres raisons : le slip érotise la femme de pouvoir, alors qu'il diminue l'homme. Tout le monde venait me voir avec son slip sur la tête. Même les directeurs de banque. L'expérience s'est arrêtée le jour où j'ai montré l'intérieur du slip de la reine Fabiola en direct à la télévision. Il faut dire que j'en avais assez, je me méfie du succès, c'est un piège à cons. Là-dessus, tout psy vous dira, « Bucquoy son affaire de slip c'est du fétichisme, car le fétiche est là pour cacher l'absence de sexe de la mère ». Justement, ma mère, parlons-en. J'aimais toutes les femmes, sauf ma mère. Les autres me fascinaient. Les grandes, les petites, les grosses, les ficelles, les brunes, les jaunes, les bleues, les arc-en-ciel. Les baleines, les fatales, les Russes, les argentées, les lacaniennes, les moustiques, les nulles, les poupettes, les ni saintes ni touches, les festivals qui durent qu'un été, les secrètes qui n'aiment pas qu'on les regarde, même dans le dos. Et puis bien sûr la Belgique, qui est comme une femme pour moi. Je les aime toutes, chaque fois qu'une d'entre elles m'a fait signe, j'ai cédé, mais ça n'a pas été de la tarte. Avec la plupart, on se l'est joué plutôt intermittents du spectacle. KO à OK Corral non sous-titré, Scènes de la vie conjugale en VO. Malgré tout, je trouve que rien n'est plus beau qu'une femme - même ma mère. Mon premier enfermement, je l'ai connu avec ma mère. Quand je faisais une connerie, elle m'enfermait dans ma chambre sans boire ni manger. Très tôt, j'ai fait l'apprentissage de la terreur. Il faut dire que ma mère descendait directement d'Attila, il paraît qu'il s'était arrêté à Harelbeke. Ma naissance s'étant mal passée, elle en parlait comme d'un affrontement entre chiites et sunnites au centre de Beyrouth. Elle prétendait que j'étais aussi large que haut, et qu'ils ont mis des heures à me sortir. C'est que j'avais rien signé, et je pressentais le pire. (Je sais pas si les autres ont signé un contrat de naissance, mais moi cette arnaque je l'ai vue arriver de loin, merci la vie.) Rousseau dit que l'homme naît libre mais vit dans les fers, en fait c'est le contraire : moi, je suis né dans les fers, et après j'ai commencé à boire de la Chimay bleue. C'est là que mon cerveau a dû subir des dégâts collatéraux importants. Bref, depuis ma naissance, j'ai plus qu'une obsession : comment m'en sortir. De la vie. En tout cas, j'avais l'intention de tout essayer. Ma mère m'a pas beaucoup aidé. Petite, grosse, les jambes arquées, sentant le poisson (et pas seulement le vendredi), pétant à tout vent, les seins à la Lolo Ferrari (mais authentiques, eux), elle ne parlait qu'en onomatopées grossières. Exemple : « Hey Simona in you hat oof in you mule weye », ce qui signifie « bonjour Simone, hier soir votre mari vous l'a fourrée dans la gueule ou dans le trou du cul ? » On était plus proche de la botte dans le purin que du Soulier de satin. Elle s'était mise en tête de me nourrir avec ses deux grosses calebasses jusqu'à l'âge de deux ans. Ma mère n'était pas baba cool-bio avant l'heure, elle était juste radin. Je sais pas si le lait maternel est meilleur pour le développement de l'enfant, mais elle m'étouffait avec ses montgolfières. Ça planait pour moi, comme pour ces gens qui s'étouffent avec un sac en plastique et qui, paraît-il, éjaculent au dernier moment. Face à elle, mon père, travailleur volontaire pendant la guerre et après aussi, grand admirateur des nus masculins grecs, ne devait pas faire le poids. Ma sœur, de dix ans mon aînée, n'a reçu en guise de caresses que des baffes allègrement distribuées au cours de la journée. Ma mère m'aimait à la façon d'une Médée qui ne serait pas passée à l'acte. Bref, la prison, c'était à la maison. Je me suis rendu compte très vite, comme Rossellini, qu'un esprit libre et indépendant, forcément, ne pouvait que se faire enfermer un jour. Bien dégagé derrière les oreilles - Table des matières En Belgique, je suis connu pour être un coupeur de têtes depuis que j'ai organisé la décapitation de la statue du roi Baudouin sur la Grand-Place de Bruxelles. La guillotine, c'est ce qu'il mérite. Mon rapport avec les rois est sérieux. La royauté de Belgique a collaboré avec l'ennemi nazi et représente ce qu'il y a de vil dans l'homme : le collabo. Le traître prêt à se soumettre à l'envahisseur. Mon père parlait peu, mais quand on évoquait le roi (un sujet courant en Belgique), il ne disait rien mais glissait son pouce droit sur sa gorge pour signifier « Qu'on lui coupe la tête ». Même si je le méprisais pour sa soumission à ma mégère de mère, je le respectais pour son refus de l'ordre établi. Pas de compromis dans les batailles perdues d'avance. Et puis à Harelbeke, quand j'étais enfant, les souvenirs de la guerre donnaient les kiekebiche(62). Comme partout en Flandre, il y avait eu les collabos et les résistants, qu'on appelait les noirs et les blancs. Il y avait eu aussi ceux qui collaboraient en faisant de la résistance, c'est-à-dire les profiteurs, mais de ceux-là on parlait moins, peut-être parce que c'étaient les plus nombreux. Je me souviens qu'en face de chez nous, il y avait un vieux qu'on appelait Sulfer. Pendant la guerre, il avait voulu mettre le feu à la Kommandantur avec son fils. Il restait des heures à regarder son jardin. « Il observe ses haricots qui poussent », disait ma mère. Un jour, j'écoutais les grands raconter des histoires de la guerre et j'ai appris que son fils avait été arrêté par la Gestapo et pendu au milieu du jardin, la tête en bas pour le faire parler. Cela a duré longtemps. Tout le monde à Harelbeke l'avait vu. Le fils est mort comme ça, la tête en bas, sans avoir rien dit. J'ai compris alors que Sulfer ne regardait pas ses haricots mais l'endroit où son fils avait été torturé. La morale que j'en ai tirée, c'est que quand un peuple est dirigé par des félons, il est condamné à regarder pousser des haricots. Je sais pas si les Français peuvent comprendre. Bien sûr, vous avez décapité un roi. Mais vous oubliez que Louis XVI avait envoyé de l'argent et La Fayette pour soutenir l'indépendance de l'Amérique, il n'était donc pas si cloche ; en plus, je suis sûr que sa femme Marie-Antoinette, une sacrée jouette, aurait adoré tourner seins nus dans mes films aux côtés de Lolo Ferrari. Au fond, qu'est-ce qu'il vous a fait, Louis XVI, à part augmenter les impôts ? De toute façon les impôts c'est devenu ensuite une tradition républicaine, et nous les Belges, on accueille des trains entiers de réfugiés fiscaux venus de chez vous. Ces fuyards de l'ISF s'achètent les plus belles baraques de Bruxelles (celles qui n'ont pas été rasées pour construire des buildings moches). Ils se croient aux colonies, la chaleur en moins, mais ça pourrait changer avec les gaz à effet de serre. Heureusement, ils viennent avec leurs femmes et leurs filles. C'est pour ça que les Allemands n'ont pas réussi à conquérir l'Europe, ils sont arrivés sans femmes, sanglés dans de bêtes uniformes(63). Non seulement le roi belge a collaboré, mais les quelques Belges dont on pourrait être fier aussi. Je veux parler de nos bustes de la belgitude, Hergé et Simenon. Hergé croqua Tintin sur le modèle du fasciste Léon Degrelle, et Simenon, un temps journaliste à Je suis partout, a été envoyé à La Rochelle pour recenser les Juifs belges en fuite. Aucun des deux n'a été vraiment inquiété, Hergé en partance pour l'Argentine a fait seulement un jour de prison (beaucoup moins que moi), et Simenon a fui aux États-Unis. Enfant, on m'interdisait de lire les deux. J'ai obéi, mais je me suis rattrapé plus tard avec Céline. J'ai commencé tout petit mon travail de sape contre la monarchie. Au début, au lieu de mettre le drapeau belge sur la fenêtre pendant la fête nationale belge, j'ai mis le drapeau russe. C'était pendant la guerre froide. Puis ça a été le drapeau du FLN au début des années soixante, celui du Viêt-cong pendant la guerre du Vietnam, celui des FAI (Fédération anarchiste ibérienne) dans les années septante, quand Franco garrottait les anars basques. A la fin, j'en ai eu assez, j'ai refilé tous mes drapeaux à une amie couturière pour qu'elle en fasse des sous-vêtements. Et j'ai cousu mon propre drapeau, BANANE (bien allumé nous allons nous éclater), car j'ai compris que la révolution était une affaire individuelle et non collective. Elle ne supporte ni dialectique, ni compromis, ni à-peu-près. Elle doit être incisive comme le diamant et précise comme le jet du Manneken Piss. Et qu'on ne vienne pas me parler de la classe ouvrière. Elle a trahi, elle collabore depuis des lustres avec le patronat : prolétaires de tous les pays, qui vous force à aller travailler tous les jours ? A postuler pour des emplois de merde ? Sans vous, le monde ne ressemblerait pas à un camp de concentration. Vous êtes des traîtres, et puisque c'est comme ça, je fais mon coup d'État sans vous. Moi, j'ai jamais travaillé et j'en suis fier, même si je sais que j'appartiens à une espèce en péril. Jeunes d'aujourd'hui, admirez l'artiste. J'ai soixante ans, je touche le CPAS(64), j'ai rien, même pas un clou pour me gratter le cul, et les huissiers sont à mes trousses. Attention, j'ai pas toujours été pauvre, il y a quelques années j'ai habité dans une ancienne buanderie, septante-cinq mètres de long sur cinquante de large ; pour aller des toilettes à la chambre je prenais mon vélo, et par nuit de brume, je voyais pas l'autre mur. Non, je suis pas Diogène, j'aime les grands espaces, les femmes tendancieuses et les délicatesses(65). Pour l'instant, je me contente de ma chambre de dix mètres carrés rue Blaes(66) car j'y baise avec trois copines, Sandrine, Danielle et Hildegarde, toutes moins de quarante ans. En plus mon assistante sociale m'a à la bonne et j'ai un ticket avec la petite juge. Pas mal pour un vieux un peu enrobé, chauve, qui ressemble à un Tintin sorteur (le sceptre d'Ottokar et l'or noir en moins). Le secret, le voilà: certaines femmes aiment les hommes libres qui ont des couilles. Pas des frotte-manches(67) en costume-cravate qui vont au taf tous les jours comme on va à la mine et qui racontent le soir des histoires de petits chefs et de dossier à boucler. La charge de la brigade légère, drapeau BANANE brandi, c'était de la petite bière, je suis d'accord. Je suis très vite passé à Michel Foucault et sa transgression sexuelle. Oui, je sais qu'aujourd'hui on n'y croit plus beaucoup, mais du cul, de la bite et des poils, ça désacralise tout de suite. Le roi des Belges, le pape, Mahomet, Franco, Tintin, les Schtroumpfs, les ayatollahs, ont passé leur vie à cacher leur sexualité afin de paraître au-dessus des autres. Pour asseoir leur pouvoir, ils ont besoin de se distancier du commun, de se prétendre purs, sans taches et sans sexe. C'est pour ça que j'ai imaginé une vie sexuelle aux grands et aux héros, afin de les rendre humains et de les détrôner. La Vie sexuelle de Tintin, La Vie sexuelle du pape, La Vie sexuelle de Lucky Luke, celle d'Astérix, des ayatollahs, d'Eddy Merckx, de Maurice Béjart, des Schtroumpfs, tout ça c'est moi. Sans oublier La Vie sexuelle du Congo belge, l'un des plus dessalés de la série. Ça m'a valu tout un tas d'ennuis avec la police et les autorités. Pourquoi je me suis jamais attaqué aux Français ? Moi, je franchis pas le Rubicon, la Belgique me suffit en ce qui concerne le nombre de cons au mètre carré. Pourtant en France, il y a du boulot aussi. Vous avez beau avoir une soi-disant République, c'est pas très blinkant(68). Si les élections pouvaient transformer la société, elles seraient interdites depuis longtemps. Vos chefs changent tous les cinq ans, mais ceux qui gagnent les élections se servent dans les caisses et vous prennent pour des nigauds. Je promets qu'un jour j'écrirai La Vie sexuelle de Marianne, et tant pis si je dois être interdit de séjour en France par après. Bien sûr, si un jour vous élisez une présidente de la République, je l'attendrai de pied ferme à la descente du Thalys avec un des classiques de la littérature française sous le bras pour qu'elle puisse me reconnaître. Après, comme disait François Monod, ce ne sera plus qu'une question de hasard et de nécessité. Et ne venez pas me dire que je suis vulgaire. Ce qui est vulgaire, ce sont les cités-dortoirs, les tours-bureaux, les autoroutes qui éventrent les villes, les meubles design, les centres commerciaux avec parking souterrain, les sondages d'opinion, le prix des loyers, les tondeuses à gazon, les préretraites, les assurances-vie, la veuve Hergé vautrée dans son caviar, les Van Gogh à un milliard, les sapins de Noël en plastique, les sprays pour les aisselles. Et surtout Tintin, qui représente au mieux la mythologie belge. Oui vulgaire, ce héros parfait et con, ce gentil blondinet combattant le méchant brun frisé, véritable modèle gonflable au service du prêt-à-porter publicitaire : éternelle allure juvénile, sans crasse apparente, ligne claire et propre. Tintin prétend former la jeunesse, moi je la déforme. Ça n'a l'air de rien, mais toutes mes actions artistico-politiques ont ouvert la voie. J'ai tapé sur le chêne avec une petite hache en plastique et l'arbre est en train de vaciller. J'ai déminé le terrain et contribué à créer un espace improbable de jeux interdits et dérisoires. Les médias s'y sont engouffrés joyeusement, et le très officiel JT de la RTBF a osé en 2006 faire un vrai-faux journal annonçant la division de la Belgique et la fuite de la famille royale vers le Congo ex-Belge. Du quasi-Bucquoy. Non seulement les journalistes n'ont, eux, pas été en prison, mais ils n'ont même pas été limogés. Toucher à la famille royale, c'est devenu commun et ce n'est même plus drôle. Du reste le roi, de plus en plus attaqué par les médias et le monde politique, voit son pouvoir se réduire comme peau de sanglier. Dans quelques mois, il se contentera de couper les rubans : lourde charge. Finalement, je me demande si j'ai bien fait. Après trente ans de combat, je doute. Au moins avec la famille royale, on sait à qui on a affaire, à une famille de dégénérés et de pleutres. Si le roi s'en va, la Belgique va ressembler à la Yougoslavie après Tito, les Serbes en moins. J'imagine le débat politique : « Donne-moi cent mètres en Wallonie contre vingt-sept mètres à Bruxelles, qui seront divisés en trois parts égales, l'une pour les Flamands, l'autre pour les Wallons, la dernière pour les germanophones. Et puis dans cinq ans, on remet ça en sens inverse. Et en échange la ville d'Eghezée devient flamande à facilité francophone(69). » La Belgique, terre d'accueil pour anarchistes, n'est pas soluble dans la Chimay bleue. C'est dommage. J'en donnerais ma tête à couper, elle va disparaître morcelée entre les Français, les Hollandais et les Allemands. Si ça arrive, ce sera ma faute car j'aurais été un des premiers à libérer un pays qui va s'autodétruire. C'est peut-être ça, une révolution réussie. Alors, j'aurais plus qu'à me réfugier sous une tente au bord du canal Saint-Martin à Paris. Je serais triste, mais pour égayer le lieu, j'y organiserais des lectures festives, comme Le Soulier de satin de Claudel :
Comment j'ai raté le prix Concours - Table des matières J'ai toujours voulu être écrivain. Je me rends compte que pour le lecteur c'est pas toujours facile de suivre mes élucubrations. Pour ceux qui commencent à faire le nez(70), je me demande si le moment n'est pas venu de les consoler d'avoir acheté ce missel en forme de missile. Bon j'y vais. J'ai eu une enfance malheureuse. Mon père buvait, quand il rentrait à la maison vers quatre heures du matin, il avait l'habitude de me sortir du lit et me tapait dessus avec ce qui était à sa portée de main. Pendant ce temps-là, ma mère tapinait entre l'avenue du Roi-Soldat et la chaussée des Anciens-Combattants, un vrai sacerdoce. Une nuit, j'étais couché à côté de ma mère qui venait de choper le sida, mon père a voulu s'en prendre à elle. Je me suis sauvé dans la cuisine, j'ai pris un couteau le plus pointu possible et je l'ai planté dans son ventre. A dix-huit ans, je suis sorti du centre de rééducation pour mineurs de Mol, qui s'appelle « Vrij en Vrolijk », ça veut dire libre et joyeux. Je me suis engagé dans la police. Là, j'en suis sûr, lecteur, tu es suspendu à mon stylo. Mais quel intérêt ? À partir de maintenant je m'adresse qu'au lecteur qui n'aime pas qu'on le tienne par le con. Et je raconte une vraie histoire comme elles arrivent dans la vie. Tout a commencé dans une boîte parisienne qui s'appelle Hustler. Pleine de filles à poil et de gens qui se la pètent. Du snoef(71), quoi. Des endroits que je fréquente pas normalement car j'aime pas le cul facile, sans poésie. Beigbeder m'avait invité au lancement de sa revue, Bordel. C'était Champagne, seins à l'air et tristes tropiques. Je me suis emmerdé comme un rat mort. Les filles qui étaient là ne pensaient qu'à écrire et publier au lieu de s'envoyer en l'air avec moi. Elles étaient toutes en marketing, aucune conversation. Mes poèmes glissaient sur leur visage lisse et leur peau d'éléphant. Rien d'intelligible ne sortait de leur bouche pâteuse. En désespoir avec cause, j'ai commencé à discuter avec une vieille, enfin plus vieille que moi, et miracle, en quelques minutes, elle m'a sorti tout Lagarde et Michard, dans l'ordre d'apparition des acteurs à partir de Louise Labé. Piqué au vif, mais pas encore au vit, je me suis mis à la labourer de questions pendant que j'essayais d'imaginer comment elle était à poil. Elle portait un corset à l'ancienne qui essayait péniblement de dessiner un soupçon de hanches, et un soutien-gorge à maintien renforcé afin de soutenir deux paires de seins qui avaient volé jadis bien haut mais qui atterrissaient bien bas. Le genre de coucous qui ne décollent plus que pour le salon annuel du Bourget. Bien accroché dans mon cockpit, je me suis pris pour le Baron rouge, j'allais survoler Paris. Je lui ai dit : - Si on allait chez toi ? Elle a eu un petit rire nerveux, son Playtex modèle 50 a fait un looping. Elle resta silencieuse. Elle m'a répondu : -T'es pas mon type. Je trouve les Belges vulgaires. Quoi qu'ils disent,
ça sent toujours un peu la frite rance. Tous ceux que j'ai croisés m'ont
semblé patauds, indélicats. J'ai essayé de rattraper les Belges en lui disant « T'sais, j'ai été le plus beau bébé Nestlé », mais elle est restée de marbre. Je suis parti dignement et j'ai serré la main à Sollers. On s'est revus un mois après pour l'avant-première de mon film Fermeture de l'usine Renault à Vilvoorde, dans une salle art et essai du côté de République. Le documentaire raconte l'assassinat du patron du groupe par les ouvriers mis à la porte. C'est une fiction. Elle a adoré. Après la séance, on a bu dans un troquet tenu par des anciens du FLN, et on est rentrés chez elle bras dessus bras dessous. Je lui ai fait l'amour comme une bête insatiable et féroce, elle a adoré. Par après, elle est devenue de la Super Glu, contrairement aux poêles Tefal elle adhérait dur. C'était du harcèlement sexuel, coups de fil, menaces de mort, lettres d'amour, suivies de messages d'insulte dans la même heure. J'ai eu peur à un moment de terminer comme Charles Denner dans L'homme qui aimait les femmes, assassiné par une folle. -Je veux refaire ma vie avec toi. Je te présenterai tout Paris. Oublie Bruxelles. Quand j'étais dessaoulé, je la voyais telle quelle en Belgavox(72), plus vraie que nature. Elle se mettait à raconter sa jeunesse, mais là où j'ai tiqué c'est quand elle a parlé de son enfance pendant la guerre. J'ai pas osé lui demander : « Quelle guerre ? », mais elle était sûrement bien plus vieille que je ne le pensais. Je me suis imaginé poussant son fauteuil roulant dans le jardin de sa maison de l'île de Ré. Au passage où elle me parlait de l'attaque des Allemands dans les tranchées au gaz moutarde, je l'ai arrêtée en lui disant, « Écoute, t'sais, je suis pas amoureux, y a pas que le cul dans la vie ». Ça s'est mal fini. Chaque fois qu'on se rencontrait (je suis un peu mondain, pas trop, disons demi-mondain), elle me jetait un verre de bière à la figure. C'est marrant, mes entartrages à moi ont toujours été liquides et féminins. Elle me traitait de salaud, de petite bite, de Belge à la manque. Louise Labé se retournait dans sa tombe. Paris, c'était fini. À la loterie de la vie, parfois on tire des trucs dont on ne veut pas mais qui ne sont pas forcément des rossignols. Depuis elle, j'ai rencontré tellement de pétasses que je commence franchement à la regretter. Elle était bien, cette fille. Josyane, si t'as toujours ta maison à l'île de Ré, je veux bien venir courir tout nu sur la plage avec tes amis Lionel, Philippe, Régine et les autres. Gare aux femmes seules - Table des matières Quand je vis seul, ce qui m'arrive de plus en plus souvent, je rencontre soit des filles de vingt-cinq ans soit des femmes mariées. Mauvaise pioche. Les filles de vingt-cinq veulent devenir cinéastes, comédiennes ou artistes, elles ne s'intéressent à moi que par opportunisme : elles pensent (à tort) que je connaisses raccourcis vers le succès. Parlons-en du succès, chaque fois que je l'ai approché, j'ai pris mes jambes à mon cou, plus vite que le 21 mai. Je peux même pas vous dire pourquoi, c'est plus fort que moi. Quant aux femmes mariées, eh bien franchement ça m'ennuie car j'aime pas partager. Les moitié-mesures, non merci. J'aime bien avoir une femme pour moi tout seul. À moins qu'elle soit tirée au sort à la régulière, et là on a tous sa chance. Donc les femmes en ce moment, c'est ni l'aile ni la cuisse. Que ce soient les jeunes ou les mariées, elles sont ailleurs. Les premières dans le futur, les autres dans le passé. Moi, il y a que le présent qui m'intéresse, je dirais même le plus-que-présent. Que je suisse, que tu belges, qu'il y reste. Avoir la frite - Table des matières La frite, ça ne s'improvise pas. Il y a une technique. Elle exige autant de précision que la fabrication de la nitroglycérine : qualité du plastique, composition et température. Pas question de bâcler, ou bien vous risquez d'exploser avec. La frite, c'est pareil, elle peut vous exploser dans l'estomac. Un bon révolutionnaire sachant manipuler la nitroglycérine sera aussi un bon spécialiste de la frite, et vice versa. Pour la frite, trois choses sont fondamentales : le choix de la patate, la composition de la graisse à frire et la cuisson. La patate doit être exclusivement une pomme de terre qui a poussé dans une terre sablonneuse, oubliez les trucs aseptisés qu'on trouve dans les supermarchés. Choisissez la flucke (ou Saint-Malo), la quarantaine de la Halle (ou Hollande), et encore mieux la bintje belge. Grosse, oblongue, blanche dedans jaune dehors, elle est notre soleil à nous. Maintenant, la graisse. Sa recette date de 1820, elle a été inventée par Mme Rosa, qui avait une friture, place du Jeu-de-Balle à Bruxelles. Elle est quasi secrète, mais je vous la donne parce que le bonheur, ça se partage. 60 % de graisse de bœuf, 20 % de graisse de cou de cheval (on en trouve encore dans les rares abattoirs de chevaux), et 10 % de saindoux. Ce dernier donne à la frite cette subtile touche porcine qui fait d'elle un plat complet et équilibré. Un peu de travaux pratiques. Prendre la patate dans le creux de sa main et la couper en tranches fines d'environ cinq millimètres avec un couteau stainless. La retourner sur le dos et la couper de la même manière que précédemment. On obtient des frites allumettes de taille irrégulière qu'on essuie dans un torchon de cuisine. Puis on chauffe la graisse à 165 degrés et on plonge les frites dedans. Quand elles commencent à dorer, on les égoutte, et on remet la graisse à chauffer à 180 degrés. On les replonge dedans trente secondes, en les surveillant de près. Elles gonflent, deviennent croquantes et légères quand soudain vous entendez un crissement de plaisir. Quand la frite fait le même bruit qu'une femme qui jouit, elle est bonne. Gay-Lussac - Table des matières À la loterie de la vie, moi, en mai 1968, j'ai tiré Paris. J'y suis arrivé en stoemelincks(73), parce que j'étais censé être à Strasbourg pour étudier la phonétique expérimentale. Les gens se parlaient, les filles voulaient niquer, les garçons se laissaient pousser les cheveux, les artistes se prenaient pour des révolutionnaires. C'était plein de flics, les poubelles s'amoncelaient. L'argent partait à gauche, les vieux à droite. Les magasins étaient vides, les bistrots pleins. Je suis arrivé rue Gay-Lussac avec des copains casseurs qui se sont mis à enlever les pavés. Quand j'en ai eu marre de casser des cailloux, j'ai filé avec une Finlandaise d'un mètre quatre-vingt-douze que j'avais rencontrée par les petites annonces d'Actuel. Il y avait écrit : « Finlandaise, grande, sportive, sensuelle, cherche mec grand, sportif, sensuel ». Il paraît qu'elle a eu plus de cinq cents lettres mais comme les gars étaient tous pris rue Gay-Lussac c'est moi qui me suis retrouvé avec elle. Au début quand Ulla-Gretha m'a vu, elle a été un peu surprise. Pas plus d'un mètre soixante-dix, un peu gros, une de mes devises c'est « surtout pas de sport, encore moins de régime ». Malgré tout, elle m'a immédiatement parlé de sexe. J'ai trouvé ça un peu vite en besogne, le Belge est sentimental. J'aurais préféré discuter d'abord des pavés de la rue Gay-Lussac, sous lesquels il y avait la plage, une plage où certains de mes camarades couraient, le vieux monde au cul. Pour moi on n'était pas dans un de ces films qui passaient Porte de Clichy, genre Vite, je mouille, mais dans du vrai, du sérieux, du Godard. Elle m'a expliqué qu'elle était séparée de son boy-friend chinois qui s'en était retourné dare-dare chez lui participer à la Révolution culturelle. Depuis, elle n'avait réussi à avoir l'orgasme avec aucun Français. Je compris que l'heure était grave, l'honneur de la Belgique reposait sur mes frêles épaules. Il n'est de pire gaspillage qu'une femme qui baise sans jouir. Je rappelle, lecteur, que c'est le thème de L'annonce faite à Marie de Claudel, un auteur injustement ridiculisé par l'intelligentsia française. La Finlandaise m'a emmené chez elle rue de Panama à la Goutte d'Or. Là, elle a tout fait, je dis bien tout, pour enlever ma confiance. D'abord elle m'a mis sous la douche, puis inspection générale, du zizi à l'anus, lavage de dents, questionnaire complet sur mes antécédents amoureux. Elle s'est finalement mise sur le lit, nue, les jambes ouvertes. Elle était immense, impressionnante comme la statue de la Liberté. Ça ne planait pas du tout pour moi. J'ai pensé à Corinne Marchand dans Cleo de 5 à 7, à Brigitte Bardot dans Le Mépris, à Ursula Andress dans Docteur No. Je montais doucement. Anita Ekberg dans La Dolce Vita, de plus en plus chaud. Je me suis rué dessus, j'avais peur de me mettre à penser à ma mère. J'y suis allé de toute ma fougue, je lui ai mis un doigt, deux doigts, la main, le bras, le genou. J'étais très bon. Quand l'écume au bec, épuisé, je m'écroulai à côté d'elle, je lui demandai « Alors ? », elle me répondit : « nika », ce qui veut dire « rien » en finlandais. J'aurais pu laisser l'affaire parce que j'avais déjà tout donné ce que j'avais en moi, on ne pouvait rien me reprocher. Brusquement je pris conscience que l'affaire me dépassait. Le Belge se devait de réussir là où tous les Français avaient échoué. J'ai commencé par mettre du Brel, histoire de changer d'ambiance : ses voisins de palier n'écoutaient que du hard-rock mis à fond. J'ai mis Le Plat Pays, nika. On a vidé un pack de Kronembourg, je lui ai enfoncé une bouteille dans le vagin, nika. Je lui ai longuement caressé les pieds, parce que c'est une région érogène chez la femme, quand soudain elle m'a demandé pourquoi je lui chipotais les genoux. J'avais sur moi les Mémoires de guerre du général de Gaulle, je lui ai lu le premier volume, nika. Je lui ai fourré le tome 3 dans la raie des fesses, nika. Heureusement sur une étagère traînait Finlandia de Sibelius, le grand compositeur d'Helsinki : Brel a dégagé. Pendant ce temps-là avec ma langue, je la travaillais. Attention ça a pris des heures, j'ai usé le disque, et à la fin ma langue avait doublé de volume tellement elle s'était écorchée à son clito. Enfin un bruit est venu de très loin, du début des temps, une sorte de big bang préhumain, pré-tout, qui a coupé le sifflet de Sibelius. Elle s'est mise à crier si fort que Paris tout entier pouvait l'entendre, si ça se trouve jusqu'à la rue Gay-Lussac. Veni, vidi, vici, comme a dit Jules César. Il ajoutait toujours que, de tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves. Puis Ulla-Gretha, assise au milieu d'une flaque de foutre masculin et féminin, repue enfin, comblée et reconnaissante, m'a baisé les mains façon péplum antique. Dans l'escalier, les rockers m'ont applaudi : respect, le Belge. Quand je suis retourné au Quartier latin, les gaullistes avaient gagné les élections et les rues avaient été goudronnées. Neuf mois plus tard, la Finlande comptait un habitant de plus. Il paraît qu'il est grand, beau, et s'appelle Mai - en chinois on dit Mao. Tous les 21 mai, juste avant de foncer sur le Palais Royal, j'ai une pensée pour lui. L'ennemi public numéro deux - Table des matières Ce qui m'étonne, en fait, c'est que j'aie pas passé plus de temps en prison. Logiquement, j'aurais dû y passer ma vie. Quand j'ai rencontré Roger F. au Sandra Bar de la place Blanche à Paris dans les années quatre-vingt, je suis passé tout près. Tous les vendredis soir, je faisais les lignes de la main aux putes, une bonne clientèle un peu naïve. J'étais payé au prix de la pipe, cinquante francs français quand même. Toujours, la même question revenait : est-ce que je vais rencontrer le prince charmant ? Est-ce qu'il sera riche ? Comme pute, c'est pas un métier d'avenir, je leur racontais des sornettes, et tout le monde était content. Dans ce milieu, il y avait des proxénètes, et surtout des casses. L'un des plus célèbres était Roger F., qui devait devenir plus tard ennemi public numéro deux après Mesrine. Les coups qu'il me proposait étaient assez simples à réaliser - enfin, pour un Belge. Je fréquentais à l'époque le monde du cinéma belge, et comme le Festival du cinéma francophone cette année-là se passait au casino de Namur, on avait décidé de se faire le coffre-fort. Grâce à mon laisser-passer de réalisateur, on pouvait se promener librement à l'intérieur du casino et de ses bureaux. Mais éméchés par de trop nombreuses coupes de Champagne, on a fini par se taper deux vieilles boîtes, lui Gina Lollobrigida qui était invitée d'honneur, moi la responsable de l'équipe de nettoyage du matin qui m'a refilé une chaude-pisse. Ciao ciao amore : ça me changeait dejeffunp'tit verre, on a soif. Finalement on est rentrés pas trop mécontents et on a préparé un coup plus digne de nous, l'enlèvement du milliardaire Albert Frère. Il venait de s'acheter dans la région bordelaise le vignoble « Cheval Blanc », dont j'avais jamais entendu parler car je croyais que c'était une opérette autrichienne. Mais Roger savait que c'était une perle rare du vignoble français. Voler un milliardaire ne me posait aucun problème éthique : la société ayant volé la jeunesse de Roger, je voulais pas qu'on vole ma vieillesse. Pendant que je jouais la Madame Soleil des putes de Pigalle, il réfléchissait à un moyen de récupérer l'argent sans se faire prendre. Il avait mis au point une sorte de jeu de piste où le gars qui dépose l'argent était promené de lieu en lieu sans qu'il puisse s'en apercevoir. Gare du Nord-Bruxelles Midi, hôtel Terminus Midi, Bruxelles-Ostende, pour atterrir hôtel Polaris, où il glissait l'argent sous le balaton(74). Le coup ne s'est pas fait, parce qu'entre-temps Roger a été accusé d'avoir cambriolé un bijoutier, et a écopé de vingt ans. Roger devrait sortir bientôt, depuis, Albert Frère a multiplié sa fortune par dix et ne paie rien pour attendre.Ce que veulent les femmes - Table des matières Une fille qui m'a pas attendu, c'est Sale Culotte. C'était ma première histoire d'amour. Elle avait sept ans comme moi, elle était blonde avec d'énormes yeux bleus trop grands pour son visage. Elle était toujours seule dans un coin de la cour de récré, ignorée par les autres filles et chahutée par les garçons. Tout le monde l'appelait « Sale Culotte ». Il paraît qu'un jour elle avait porté un slip avec des taches au fond. Sale Culotte était maigre, pâlotte, comme je les aime. J'évitais de lui adresser la parole car je voulais pas passer pour son fiancé. Comme une fois sur deux, les grands m'attendaient à la sortie de l'école pour me foutre une raclée parce que j'avais déjà une grande gueule, et que seule ma vitesse de pointe m'a fait survivre jusqu'à maintenant, fallait pas en rajouter. Un après-midi de mai, les premières chaleurs venues des Açores tombaient sur Harelbeke, je me sentais l'âme d'un chevalier, quand je vis Kevin le Rouquin brusquement bousculer Sale Culotte. Dans un même geste, il arracha son slip. Un attroupement s'était fait autour d'eux, je m'approchai, tout le monde rigolait, surtout quand le Rouquin mit la culotte sur sa tête. Elle s'est levée sous les quolibets et elle est restée un moment suspendue. Ses yeux ont rencontré les miens et je suis tombé fraîchement amoureux d'elle. J'ai fait un pas, j'ai retiré le slip et le lui ai rendu. Toute la cour de récré a gueulé : « Le merdeux de Bucquoy est le fiancé de Sale Culotte. » J'ai foutu un coup de poing sur celui qui était le plus près de moi. C'était le Rouquin. Ils se sont tous jetés sur moi, tarte sur le nez à la récré. J'étais KO. Cela m'est peu arrivé de me battre pour une femme, pas plus d'une centaine de fois. Il y a eu Marlène, Sonia, Déborah, Alice, Gretschen, ma maîtresse d'école, Félicie aussi. Je me souviens surtout d'Adjani. Elle avait dix-sept ans mais en paraissait treize. Elle ressemblait à une Adjani jeune dans L'Été meurtrier, avec un beau petit pet. C'était la fille d'une copine que j'avais rencontrée dans une partouze chez Noël Godin, et qui, pendant qu'elle me faisait une pipe, m'avait arraché le prépuce avec son appareil dentaire. J'étais désespéré parce que j'ai eu peur d'être sur le banc de touche pour le reste de la saison. Ce jour-là Adjani était venue chercher sa mère, qui était fort occupée ; moi j'étais out, et j'ai proposé de la ramener chez elle. On est partis à pied direction place Madou. J'avais pas de quoi payer un taxi, et j'avais vendu ma Volvo blanche année 1962 pour rembourser des arriérés de pension alimentaire. Arrivés porte de Namur, elle m'a pris le bras. Elle a levé ses grands yeux violets vers le ciel étoile, et elle m'a dit «Je trouve que tu as quelque chose de Stirling Hayden dans Johnny Guitar». Là-dessus elle m'a embrassé avec la langue et j'ai fondu comme un sorbet du Falstaff. Je me suis mis à siffloter un vieil air des Rolling Stones, Let's spend the night together, ça m'était plus arrivé depuis Mai 68. Brusquement, une bande de post-punks nous est tombée dessus pour lui voler sa veste en cuir. Je me suis interposé bravement en lui suggérant de s'encourir au plus vite, ce qu'elle a fait. Les voyous m'ont laissé pour mort dans le caniveau. Brusquement quelque chose d'humide et d'agile qui ressemblait à un téton s'est glissé dans ma bouche. C'était celui d'Adjani, rond comme une framboise des bois. Elle me dit : « Tu as été héroïque, comme John Wayne dans Les Bérets verts. » J'ai sucé son sein comme un bébé. Quand elle s'est mise à lécher mon sexe meurtri et que je l'ai senti durcir, je me suis dit que j'étais sauvé, tout fonctionnait. Eh bien, vous n'allez pas me croire, chaque fois que je pense à elle, même dans cette cellule pourrie, ma biroute se met à s'insurger. Pendant cette dérapade, je faisais le point sur ma vie sexuelle. Je me disais que quand Dieu créa l'homme, il devait être au courant que pour certains ce serait pas un cadeau. Pour un mec comme moi qui n'est pas grand, pas bien en point, fauché et quasi chauve, ce serait même un cadeau empoisonné. Tout compte fait, ça m'étonne pas qu'on ait fini par clouer son fils sur une croix. Il faut dire que j'avais démarré très fort, à deux ans j'avais été le plus beau bébé Nestlé de Belgique, c'est le seul diplôme que j'aie jamais eu. Jusqu'à vingt ans, j'ai gardé mon titre mais je m'en suis bêtement pas servi auprès des femmes. Arrivé à Bruxelles dans les années soixante-dix, j'ai attrapé une calvitie lente mais tenace, j'ai grossi ; peu importe, de toute façon les Bruxelloises sont bourgeoises, presque aussi pires qu'à Paris. Il m'est arrivé de parcourir la rue Saint-Denis dans les deux sens à quatre heures du mat à la recherche d'une pute qui ressemble à une femme, pour finir dans le cul d'un travelo de Rio. Jeff, si tu vas à Rio, oublie de monter là-haut. C'est pourquoi je prenais à deux mains chaque invitation de partouze de Noël, l'entarteur Godin, qu'il arrive superbement à déguiser en réunion littéraire. Bravo l'artiste et merci pour tout. Mais revenons à Sale Culotte. La première moule de fille que j'ai vue c'était la sienne. Elle arrêtait pas de me la montrer. Elle disait qu'elle me quitterait jamais et que je pouvais lui mettre le doigt quand je voudrais. Au début je me méfiais un peu mais j'ai fini par m'habituer. Puis un jour, je commençais à ressentir des sensations très confuses pour elle, elle m'a appris son départ pour le Congo belge ; on se reverrait plus avant dix ans. C'est là que je compris que les femmes sont des biens immatériels dont on peut parfois jouir, mais pas longtemps. Quand je l'ai revue dix ans plus tard, au bal des Prom's, elle dansait langoureusement avec le Rouquin, le même qui lui avait arraché son slip jadis. Ce que veulent les femmes, c'est qu'on leur arrache leur culotte. L'ange et la bête - Table des matières À l'époque de Noël, je suis toujours seul comme un rat. En revanche, pour le Nouvel An pas de problème, je fais la tournée des bistrots. Je démarre au Dolle Mol, je fais tous les bistrots du centre-ville et je reviens à mon point de départ une dizaine d'heures plus tard. C'est Mister Crash sans cash. Une nouvelle année qui commence et ressemble à celle qui vient de finir, pas de quoi se réjouir. Sauf que peut-être il y aura ce bus de Suédoises qu'on attend tous depuis trente ans. Oui, je sais, la Suédoise chaude est un mythe, mais j'aime y croire. Le bus sera plein de bonnes femmes, le chauffeur inclus, et, comme tous les autres bus touristiques, il aura fait le tour de la ville, l'Atomium, le Manneken Piss, la Grand-Place, l'hôtel Ibis. L'intérêt du circuit, c'est que de la Grand-Place à l'Ibis il faut forcément prendre par la rue des Éperonniers, où est situé le Dolle Mol. Et là, juste devant, le bus tombe en panne. Nous tous, on attend depuis des années, Guido, Freddy, Billy, Hermann, Mariska qui a des tendances, et aussi Jacquot, qui a prévu pour fêter l'événement d'offrir un tonneau (ça représente deux cents bières). Comme la rue est étroite, les filles descendent du bus et entrent dans le café de manière parfaitement naturelle, comme si elles n'avaient fait que ça toute leur vie. Les Suédoises, ça ne refuse pas une bière, bue à fond(75). Très vite elles se mettent à chanter, danser, jeter leur culotte et s'abaisser pour qu'on voie leur début(76). Et nous, on plonge, pas très clairs, dans le golfe de Stockholm. Le bus peut arriver à tout moment, c'est notre Amérique à nous. On monte la garde dans le Dolle Mol. Je me souviens qu'un jour un bus de blondes a fait son apparition dans la rue, il a bringuebalé, calé, puis il est reparti. Pendant ce temps-là, je me suis mis à crier comme Moby Dick quand il aperçoit la baleine blanche, « ça y est les gars, c'est le moment ! venez ! », mais aucun buveur n'a seulement daigné tourner la tête. Personne ne m'a cru. Moi je sais que si ça a failli arriver, c'est que ça va recommencer. Malheureusement ça ne peut pas se produire un soir de réveillon de Noël, car ils sont tous partis quelque part. Jeff reste chez lui, Guido Wilderjans est à Saint-Quentin chez une copine, Freddy Smekens dans le Limbourg, Herwig Leus à l'abbaye de Westvleteren où l'on brasse la meilleure des bières, Billy est à Saigon chez une pute. Il n'y a que moi qu'on n'invite jamais. C'est vrai que c'est le moment où j'aime évoquer l'arnaque de Dieu, la vieillesse, le problème de l'eau potable quand la bière vient à manquer, la fin du cinéma, l'amour impossible. Donc ce soir-là, j'étais chez moi sans Suédoise. J'étais malheureux et en plus triste, alors que tout ce qu'on peut espérer de la vie, c'est d'être malheureux sans souffrir. J'ai cherché vainement une corde pour me pendre quand quelqu'un a sonné à la porte. J'ai ouvert, stupéfaction : c'était un ange. Toute vêtue de blanc, une peau de massepain, l'air d'une gamine, elle cherchait Dieu sait qui. Je l'ai fait entrer, elle a retiré ses gants blancs. J'ai eu peur qu'elle s'en aille alors je lui ai parlé de tout et de rien, longtemps, de Jim Morrison, de la bande à Baader. Elle ne connaissait ni l'un ni l'autre. Tout ce qu'elle a dit, c'est «Flika neuke trônd», du suédois de Laponie. Elle s'est mise à bâiller, s'est déshabillée sans pudeur mais sans me regarder, en montrant une peau très blanche, et s'est immédiatement endormie dans mon lit. Je me suis couché à côté d'elle sans la toucher. Quand je me suis réveillé, elle était partie, je suis resté là comme une boule tombée du sapin. Je me suis fait une raison : mieux vaut un ange dans son lit que dix aux deux. Chaque Noël elle revient, alors c'est inutile de m'inviter, ce soir-là je suis pris. De Gaulle disait qu'il avait qu'un rival international, Tintin. Moi j'ai qu'un rival belge, le chanteur Arno. En fait, il n'est pas vraiment chanteur. Il émet de longs râles rauques style vaguement Tom Waits s'il chantait sous la pluie. Il est aussi vieux que moi mais plus ravagé. Pourtant, c'est incroyable comme il est harcelé par des jeunes filles. Toutes l'adorent. C'est vrai qu'il a mis au point un numéro parfait de poète maudit en bout de course, même si en vérité il est couvert d'or, royaliste et réac ; il se la joue alcoolique qui ne sait pas rentrer seul chez lui alors qu'il habite à deux pas de L'Archiduc. Ça marche : les filles croient qu'il vit dans une poubelle, les naïves, et qu'il a besoin qu'on le materne. Avec le genre qu'il se donne il doit en être à douze mille copines, Simenon est battu. Le vrai poète maudit made in Belgium, c'est moi, et moi seul. Moi je vis vraiment dans une poubelle, parce que ma minuscule chambre rue Blaes n'est pas souvent nettoyée. Je suis tout ce qu'on croit qu'il est. Il est avare alors que je suis généreux, il est brutal et moi je suis sentimental, il brandit sa guitare devant les filles et moi je les fais jouir. Croyez-moi les filles, Arno est un mauvais plan. C'est même un prédateur. Quand il arrive à L'Archiduc, ses yeux de vautour font plusieurs fois le tour du bar, et si je suis là avec une nana, il s'abat sur nous. Il sait que ça fait des heures que je l'entreprends avec mes poèmes, et qu'elle est prête à tomber. Il fait alors semblant de commander une tournée générale en mon nom. Ce que je crains, c'est que la fille s'émerveille : « Ah, le chanteur Arno, quelle surprise de le voir ici », alors qu'il passe trois fois par jour pour voir s'il y a de la chair fraîche. Là, ce salaud attend que j'aille pisser ou commander un verre, et hop, quand je reviens plus personne. Il a embarqué la fille et m'a laissé la note. Le plus incroyable, c'est qu'il s'en débarrasse deux jours après en criant : « Vis ta vie ! » Et ensuite c'est dans mes jupes qu'elle vient pleurer. Y a pas à dire, c'est moche. J'avais un œuf à peler avec lui(77). Même deux. Un jour, j'étais à Montpellier pour un débat autour de mon film Camping Cosmos. Dans ce film, Arno joue le rôle d'un maître nageur homosexuel, et ça c'est la première vengeance parce que ça casse l'image du matamore couvert de filles. Donc à Montpellier, j'ai fait mon cirque habituel : à la fin du débat j'ai proposé aux femmes présentes de venir me rejoindre dans ma chambre pour le continuer. Je dis toujours ça, en précisant le nom de l'hôtel et mon numéro de chambre, mais ça marche jamais et je me retrouve seul avec les mignonnettes du minibar. Et là pour une fois, bingo, deux filles, oui deux, ont frappé à ma porte. Jolies, intelligentes, pas froid au gosier, un doublé gagnant. L'une s'appelait Véronique, l'autre j'ai oublié. J'ai même pas eu à les tirer au sort, parce qu'une des deux s'est tirée ; j'ai foncé sur celle qui restait à la vitesse grand V. Elle m'a demandé : - T'as envie ? Dis-moi des trucs qui m'excitent. J'ai tiré mon pantalon d'un coup(78). On s'est écrit, on s'est revus, on s'est donné rendez-vous à Paris, à l'hôtel Lyon Terminus. Un jour, elle est venue à Bruxelles. On était tous les deux à L'Archiduc quand Arno a déboulé. Comme d'habitude il s'est dirigé vers nous, mais il a immédiatement compris à la lueur mauvaise de mes yeux que je bougerais sous aucun prétexte. Il s'est incliné et a fait mon éloge : « Bucquoy est l'Antonioni du Nord, le Pasolini belge, le Fassbinder des Ardennes, le Resnais de la Zenne... » Elle a rigolé : « Le Godard de l'outre-Quiévrain ? Le Tanner de l'Escaut ? » Il a compris qu'elle était pas dupe et s'est éclipsé discrètement en payant la tournée. Allez l'artiste, sans rancune. Un mois après, quand elle m'a demandé en mariage, je me suis servi de la technique «vis ta vie». Dégage, retourne à Montpellier, ici j'ai des Chimay à écluser au comptoir, des bus de Suédoises à attendre, et un ange dans mon lit tous les 24 décembre. Si j'ai envie de te revoir, je te sonnerai(79) mais n'y compte pas. Elle a pleuré; je sais, c'est moche. Pourtant je l'aimais, et je t'aime toujours Véronique. La dernière fois qu'elle m'a écrit, c'était pour me demander de lui rendre ses lettres d'amour, mais comme j'ai déménagé dix-sept fois avec mon brol, j'ai rien retrouvé. Je sais même plus à quoi elle ressemblait, j'imagine qu'aujourd'hui elle vit dans le sud de la France avec plein d'enfants. Si j'ai droit à une autre vie, je commencerai la guitare tout petit. Pour être rock-star, j'ai tout ce qu'il faut. Il suffirait que j'ouvre la bouche comme Arno pour que les filles tombent dedans. Cannes, c'est festival - Table des matières J'avais pris Mara pour jouer dans mon film sur Cannes parce qu'elle m'avait menacé, si elle n'avait pas le rôle, de se jeter du haut de la tour du Midi avec une pancarte autour du cou « Merci Jan Bucquoy pour tout ». J'aurais dû la laisser faire. Elle m'avait malgré tout proposé quelque chose de drôle. C'était l'année où Tarantino était président du jury. Elle voulait le rencontrer, le séduire avec sa bouche à pipes pour dénicher un rôle dans un de ses films. Quand je lui ai fait part de mon incrédulité, elle me répondit « il dégaine mais c'est moi qui tire ». Elle ouvrait son sac à main et en sortait un 9 mm Beretta chargé. « Pour quoi faire ? » je lui ai demandé. « Pour assassiner Michel Drucker. Comme ça, j'entrerai dans l'Histoire. » Elle jouait comme un pied, en remuant des seins trop gros pour ses yeux, et j'ai dormi avec elle sans la toucher. C'est tout dire. Mais elle avait quelque chose de désespéré, de jusqu'au-boutiste, de dernière séance, de Last Exit to Brooklin, d'Un tramway nommé Désir, de Zabriskie Point. Sur une cinquantaine de candidates, en plus d'elle j'en avais retenu cinq. Les autres avaient été éliminées parce qu'elles ne couchaient pas. Les retenues non plus, mais ça je le savais pas encore. Clotilde couchait avec tout le monde, donc ça comptait pas ; Sofia était mineure et je connaissais sa mère ; la petite Russe Nathalia avait dix-huit ans mais de la place Rouge elle ne connaissait que l'immeuble Dior, Armani, Chanel et Vuitton qui venait d'ouvrir. J'allais avoir soixante ans et j'aurais tout le loisir, pendant les fêtes cannoises, de mesurer le désastre de ma misère sexuelle. J'avais aucune intention de réaliser un grand film à Cannes, je cherchais le grand amour. Depuis quarante ans, ma vie n'avait été qu'une course folle dans un champ parsemé de mines personnelles. Avec l'âge, je courais de moins en moins vite, et j'étais de plus en plus maladroit. A moitié sourd d'une oreille comme Van Gogh, la biroute derrière l'autre oreille, j'étais prêt à fumer la dernière cigarette du condamné à la branlette à perpette. J'étais pas beau à voir, mais celle qui m'a achevé c'est Siam. Elle jouait le rôle d'une Palestinienne du Fatah qui dynamite les marches du Palais pendant la soirée d'inauguration du festival. Le premier soir, on était sur la terrasse du Goéland, mon repère sur la Croisette depuis vingt ans, ils y servent le meilleur Champagne de la côte, offert gracieusement par le patron. Gérard est corse, ancien militant indépendantiste, généreux et toujours prêt à resceller l'amitié des anciens combattants pour la mauvaise cause. Siam y tenait un discours pro-palestinien féroce qui me faisait espérer que non seulement elle était bien pénétrée par son personnage, mais aussi qu'elle allait faire le coup réellement et tout faire sauter. Un tel discours, c'était des petits os(80) pour un cinéaste belge toujours à l'affût de réunir le réel et le surréel. Avant la fin de la soirée, avant même d'avoir terminé la dernière bouteille de champ, on a vu Siam se retirer avec un inconnu qui s'était glissé à s'naise(81) au milieu de notre compagnie et l'avait draguée sans crier gare. J'étais pas là pour faire la police, j'ai pensé à une petite frotte-frotte dans les dunes de Cannes. Ne la voyant pas revenir, on est partis sans elle vers nos suites Pierre & Vacances à La Bocca. Le lendemain, j'ai appris qu'elle était partie à Londres avec un producteur juif, efféminé, circonspect, le tout à mes frais. Palestine mon cul, oui. Le cinéma, c'est surtout des sacrifices. Ce qui devait être mon dernier safari en pleine brousse par temps radieux a viré aux derniers jours de Pompei. Ce film a été le clou de mon cercueil : non seulement j'ai pas rencontré l'amour de ma vie, mais j'ai pas baisé une seule fois, et j'ai attrapé une suite de boutons de fièvre appelés « herpès labial ». J’ai tourné que des plans larges, inutilisables au montage. Entre-temps, j’avais quand même filmé Noël Godin entartant le délégué général du cinéma français Toscan du Plantier ; comme c’est souvent arrivé, Noël avait raté sa cible et avait utilisé sa tactique bien connue qui était de se jeter lui-même sur l’adversaire en perdant en cours de route la tarte qu’il avait à la main droite. Noël c’est ça, je l’aime bien. Du coup pour que ça passe à l’image, on s’est servi des tartes de réserve et j’ai été obligé de m’y mettre aussi, ce que j’aime pas beaucoup car je préfère manger les tartes. Résultat de la course : j’ai été à mon tour interdit de Festival de Cannes. J’aurai plus jamais l’accréditation d’Unifrance dont Toscan était aussi président. Ce qui fait que, au contraire des frères Dardenne, je serai jamais Palme d’or. Ce que je savais pas encore, c’est que j’allais faire coup double. Ayant quand même réussi à tourner quelques images de l’entartage, le film était présenté quelques mois plus tard au Festival de Berlin. Furieux, Toscan du Plantier fit enlever le film du festival. Pour me venger, j’ai entarté le président du Festival de Berlin Maurice de Hadern, au cri de « Nazi, maudit, la tarte sera ton prix ». Du coup, je pouvais aussi oublier l’Ours d’or, d’argent, de bronze, et même la gazelle de plomb. Je m’étais glorieusement éliminé moi-même de la course aux récompenses. Tout ça pour quelques flocons de chantilly. Malicieusement, les frères Dardenne ont profité du boulevard que je leur ouvrais. Quatre palmes d’or en deux ans, personne n’a jamais fait mieux. Comme quoi, montrer des victimes en cinémascope, ça déculpabilise tout le monde. Sur mon fameux tournage, des mecs qui rôdaient autour du cheptel de nanas ont été aussi désastreux que les femmes. Ariel Wizman, Édouard Baer, Yann Moix, les Chargeurs réunis, les jeunes cinéastes belges prometteurs, toute la fanfare Dixieland de Rotterdam, les garçons de plage, ils se les sont toutes tapées. Moi j’ai rien eu. Vous m’avez déçu. Sauf l’entarteur, resté égal à lui-même, de même humeur, bon public, mon dernier ami dans la société du spectacle. J’étais seul, humilié, gros, klachkop(82), ruiné. J’ai fini Cannes couché sur la plage du Goéland, tête basse, un albatros dans chaque poche de mon smoking loué et taché de chantilly. Mon film Les Vacances de Noël allait s’avérer aussi désastreux que ma vie sexuelle durant le tournage. Seules quelques copies DVD circulent et le bouche-à- bouche est amer. Je me suis rendu compte que vieillir est une punition qu’on n’a pas méritée. J’étais persuadé que j’en avais fini avec l’amour. Déjà à cinquante ans, on commence à être krom(83). On a l’impression d’avoir mis le pied sur une mine à retardement. On sait que dès qu’on retirera le pied ça vous pétera à la gueule. Une mine qu’on a posée soi-même et dont on ne sait plus que faire. On l'a même pas vue venir de loin. Pourtant c'est pas les signes extérieurs qui manquent. Perte de cheveux, tempes grisonnantes, ventre gonflu : à cinquante ans soit on est riche ou célèbre (les deux c'est mieux), soit vieux. Il ne reste plus qu'à faire des coups d'État, et à chercher la Vénus de Milo qui vous ouvre les bras, même si on y croit de moins en moins. Eh bien je me suis trompé. À partir de soixante ans, la vie ne fait que commencer. Le passé est vieux, l'avenir est frais. On a encore la frite, on n'a pas peur de mourir, car on a fait ce qu'on avait à faire. Le reste c'est rien que du bon, un plotch(84) de beurre sur la purée. Et puis, il y a toutes ces femmes mariées depuis vingt ans qui n'attendent que ça. Que du top, de l'extra, de l'expérimenté, des revenues de tout, des marrantes, embrayage automatique, carrière faite, sachant séparer le grain de l'ivresse grâce à un usage modéré de la Duvel. Une main qui ne tremble pas, le stérilet bien accroché, et surtout elle te parle dru. « Allons, pas de contrat pour dix ans, je veux un truc léger, surprenant, et surtout pas de fidélité. J'ai déjà un plan-plan à la maison. Au lieu de discuter, prends-moi par-derrière, mon gros sanglier. » Le paradis, je te dis. Même si parfois j'en ai marre d'être libre, de pouvoir aller au bistrot tous les soirs et de draguer les jeunes minettes jusqu'à plus soif. Parfois j'avoue, j'ai envie d'une scène quand je rentre de l'Archiduc à quatre heures du matin ; mais tout compte fait, c'est mieux comme ça.J'aimerais finir ce chapitre avec une chanson de Johnny, Pour moi la vie va commencer. J'hésite même à l'adopter comme hymne national à la place dejeff... Bon, peut-être que je changerai d'avis demain. Et ta sœur - Table des matières La première fille avec qui j'ai couché était ma sœur. Elle avait dix ans de plus que moi et, comme c'était la coutume en Flandre, frères et sœurs dormaient ensemble, en tout cas jusqu'à la première pollution nocturne du garçon. Ma mère inspectait régulièrement les draps pour savoir si le temps était venu de m'acheter un lit. Je prenais toutes les précautions possibles pour éviter de laisser des traces de ma maturité naissante : l'idée de dormir seul ne me tentait pas. En fait, j'étais amoureux de ma sœur Véra. Elle était blonde aux yeux bleus, élancée tendance anorexique. Ma mère lui bourrait son soutien-gorge pour qu'elle ait l'air d'avoir des seins. Quand elle rentrait de l'école, ma mère lui imposait de faire le ménage ; les seules robes qu'elle avait étaient celles de ma mère, qu'elle devait rafistoler pour les mettre à sa taille. En plus, ma mère la tabassait à chaque fois qu'elle lui désobéissait, par exemple en fumant ou en sortant en cachette, car tout était interdit. Les coups que Véra attrapait, c'étaient ceux auxquels j'échappais : si j'avais été enfant unique, j'aurais eu quadruple ration. Elle me servait de brise-glace. On lui achetait jamais rien, c'était vraiment la Cendrillon d'Harelbeke. J'étais pas gâté non plus avec mes culottes courtes portées par tous les temps jusqu'à l'âge de quinze ans, mais c'était quand même moins pire. Véra n'avait qu'un truc à elle, son chien, une espèce de bâtard qu'elle avait recueilli et nommé Marouf. C'est à cause de lui qu'elle s'est pas jetée du haut du pont de la Lys, comme ça se faisait à l'époque, du temps où les gens ne savaient pas nager et n'avaient pas encore la télé pour se vider la tête. Ma mère se plaignait tout le temps des poils perdus par le chien sur ses fauteuils. Un soir que ma sœur était au cours de couture, ma mère a dit à mon père « Ce chien perd ses poils » une fois de trop. Mon père s'est levé, a attrapé le chien, est sorti dans le jardin, l'a assommé avec un gros marteau et l'a enterré dans le jardin. J'ai tout vu. Quand ma sœur est rentrée, elle a crié après son chien et personne ne lui a rien dit. Elle a compris et a traité mes parents d'assassins. Elle a pleuré toute la nuit. Pour la calmer, je me suis mis à la caresser, à l'aveuglette et partout. Au bout d'un moment, j'ai senti qu'elle devenait très chaude, et au lieu de pleurer elle a commencé à gémir. Après un long râle, elle s'est calmée et s'est endormie. Depuis ce moment, je suis convaincu que le sexe fait le bonheur des filles, même les plus malheureuses. Le lendemain, ma mère m'a acheté un lit, et ma sœur n'a plus dit un seul mot à mes parents. Deux semaines après, elle a rencontré le premier venu, un catholique intégriste, et l'a épousé. Les rares fois que je l'ai revue, elle me disait qu'elle priait pour moi car je vivais une vie mauvaise, ce en quoi elle avait pas tort. Bien plus tard, l'heure de la revanche a sonné pour Véra. Ma mère, âgée et malade, est venue s'installer chez elle. Mal lui en a pris : ma sœur l'a dépouillée de tout son argent et elle est morte dans les trois mois. J'ai bien vu sur son lit de mort qu'elle avait reçu un coup sur la tête, mais j'ai rien dit. L'autopsie n'est pas courante dans ces bleds, le médecin de famille est prêt à signer n'importe quoi pourvu qu'on lui offre à boire. Ma mère ne méritait pas mieux : crève salope. Peu de temps après, Véra est morte à l'hôpital d'une erreur médicale. Lecteur, tu t'attends peut-être à la morale de cette lamentable histoire, or il n'y en a pas. Chaque fois que je marche dans une crotte de chien après avoir bu, je pense à ma sœur. Paradise now - Table des matières Mieux vaut un oiseau dans la main que dix dans le ciel. C'est pareil pour les femmes. Et pour tout. C'est ici et maintenant que la vie doit être belle. Le Belge se propose donc de ne pas s'occuper de l'au-delà. Après le coup d'Etat, le mot « au-delà » sera ignoré ; l'idéal serait qu'il soit retiré des dictionnaires. Hegel dit que le vrai est un moment du faux, mais moi je dis que la mort n'est qu'un moment de la vie. Vous avez pas compris ? Moi non plus, peu importe, j'ai fait mon possible. « Le paradis tout de suite », tel est mon slogan. La vie est belge, c'est un instantané. Les hommes doivent être heureux, pour les femmes on trouvera autre chose. Dieu est le seul ennemi commun de tous les peuples. Accepter un au-delà en échange d'une vie médiocre devrait être considéré comme un crime contre l'humanité. Les dieux et ceux qui dirigent la planète se donnent la main pour nous arnaquer. On nous promet le paradis en nous faisant attendre en enfer. L'attente se transmet d'une génération à l'autre, faut-il que les gens soient stupides ? On attend toujours quelque chose, du travail, du succès, et de l'amour. Et ça cloche forcément. Vous voyez bien, la petite juge m'a avoué que je lui plaisais mais qu'elle quitterait pas son mari, non pas parce qu'il est beau, riche et intelligent, mais son contraire. La messe est dite. Après le coup d'État, on écrira sur nos pulls tricolores (rouge, jaune, noir) : « on n'est pas dupe ». Mesdames, cessez d'attendre. Il y en a parmi vous qui rêvent du prince charmant ? Il ne viendra pas, car il n'existe pas. Apprenez à faire le premier pas, vous serez récompensées. Et puis, je suis convaincu que si les femmes étaient plus entreprenantes, les hommes feraient moins la guerre, auraient pas le temps de regarder Questions pour un champion, voteraient pas Vlaams Blok(85), rouleraient moins en voiture, passeraient moins de temps au café. Moi, si j'ai traîné aussi longtemps au Dolle Mol, c'est parce que les Suédoises sont restées dans leurs fjords avec leurs Vikings de maris. Les hommes ne rêvent que des fesses des femmes. C'est pas tout à fait vrai, certains hommes, comme moi, rêvent de la femme idéale - elle est encore moins probable que le prince charmant si j'en crois mon expérience. Contrairement à ce qu'on nous rabâche, on ne vit pas dans un monde libéré. Libéral, peut-être, mais c'est pas la même chose, les gens confondent. Libéré mon cul, rien n'a changé. Les femmes sont plus à l'aise dans le rôle d'attrape-cœur que dans celui d'attrape-zizi. À L'Archiduc, j'ai beau payer tournée sur tournée, les femmes disent non, non, non, alors que dans un monde idéal elles m'essaieraient au moins pour une nuit. On se demande ce qu'elles ont à perdre, à part des illusions sur ma réputation bien assise de pornographe. La frigidité féminine a fait plus de tort à l'humanité que le sida, la destruction de la forêt amazonienne, YErika, la grippe aviaire, le tabagisme passif, le retour en grâce du tricot. Après mon coup d'État, il y aura un service nommé SOS Femmes qui parcourra le pays dans tous les sens afin de consoler les hommes en détresse. Ces femmes bénévoles seront les véritables héroïnes du régime bucquoyen. Ces contractuelles d'un genre nouveau seront volages et incarneront la face éclairée du véritable communisme, canal belge. Le plus vieux métier du monde, enfin régularisé, deviendra digne. La pute respectueuse est l'avenir de l'homme. À leur mort, des funérailles nationales seront organisées, et on remplacera le Soldat inconnu par la Femme reconnue. Citoyens, oyez, je vous promets que les caméras de surveillance deviendront inutiles. Des banlieues calmes qui se garderont elles-mêmes, où les seuls feux allumés seront les feux de l'amour. Il n'y aura pas que la friterie de la Barrière Saint-Gilles qui chauffera la nuit. Vous allez me dire, et les homosexuels ? Ils appliquent déjà mon programme puisqu'ils baisent tout le temps. Non j'ai pas de preuve car je suis pas concerné, mais on ne parle que de ça, ils sont plus à la mode que les femmes. Attention les filles, vous risquez de vous faire voler la vedette à force de faire les difficiles. Tous pourris - Table des matières Tout pourrit. La planète entière se décompose. C'est à cause des pets des éléphants dans la savane, cinq cent mille pets à la seconde. Et des nôtres. Même Marguerite Duras au Festival de Cannes a pété quand elle a été entartée, je suis pas le seul à l'avoir entendue. La planète vit dans un fabuleux nuage de pets, une véritable expérience hallucinatoire. Et le big bang, en fait, c'est une explosion de matière fécale. Ça dérange personne pour l'instant mais n'oubliez pas qu'on est à la fin de la période d'expansion, quand ça va nous retomber dessus ça va chier. Je vous aurai avertis. Je sais de quoi je parle, je suis un spécialiste du caca, j'ai mangé le mien jusqu'à l'âge de deux ans. Tout naît de la décomposition, la bière de Rodenbach, le fromage de Hervé(86). C'est pas la femme l'avenir de 'homme, c'est le pourri. Au début du début, voici ce qui s'est passé. Je le sais parce que j'y étais pas. Un type était assis dans sa grotte quand il s'est trouvé dérangé par l'odeur de décomposition de son copain, mort quelques jours avant, dont le cadavre était resté là. « Ça stinke(87) », il a pensé, car le premier homme pensait en belge ; il a commencé à émettre des cris rauques pour parler aux autres du pourri. Le langage est né à ce moment-là, de la décomposition. J'aurais dû breveter l'idée, Georges Bataille me l'a piquée. Moi aussi, comme le demi-singe de la grotte, j'ai montré du doigt le pourri, puisque c'est ça mon boulot d'artiste et de putschiste : voilà pourquoi je suis en prison. Déjà deux jours que j'y suis. Me voilà de plus en plus assoiffé (Jeff, où es-tu ?), et de plus en plus lucide. Il est vraiment temps qu'on me sorte de cette cellule. À chaque heure, je perds un peu du vernis culturel que j'ai eu dur à acquérir. Je pense aux femmes, mes mots d'amour sont les pourritures terrestres que je leur ai laissées. Pour me changer les idées, j'imagine que ]e.froechele ma petite juge un jour où je serai seul avec elle. Sur un bout de table de cuisine, par-derrière quand elle fait la vaisselle, par terre sur le tapis perse, à califourchon sur la rampe d'escalier, ou tout simplement assis sur les toilettes. C'est là que c'est le meilleur, comme le disait Claudel quand il était ambassadeur de France en Belgique. Ni chien ni enfant - Table des matières Arrêtons de faire des gosses. Ça ne sert à rien qu'à mettre au monde des malheureux. Et puis les gosses nous bouffent les oreilles. Avoir des enfants, c'est être manipulé par ses gènes. A nous le boulot, aux gènes l'éternité. Où y a des gènes y a pas de plaisir, c'est bien connu. En plus, ce ne sont pas les plus intelligents qui se reproduisent, mais les plus stupides (ou les plus négligents, comme moi) : les malins préfèrent s'amuser ou niquer. C'est pour ça que la démocratie est stupide, et l'art de la démocratie est celui de mettre d'accord les plus crétins. C'est toujours la majorité qui décide d'arrêter une grève, ou de voter pour le président le plus réac. Mendès-France, René Dumont ou Michel Rocard n'ont jamais été élus, alors qu'ils étaient loin d'être les plus mauvais. Et Jospin a eu moins de voix que Le Pen. En Belgique, c'est encore pire, le seul choix qu'on ait, c'est entre stupides et encore plus stupides. Après le coup d'État, la dénatalité et ses moyens seront enseignés dans les écoles, et les stérilisés volontaires décorés. Prolétaires de tous les pays, stérilisez-vous. Faire des enfants est un crime contre l'humanité. En Belgique libérée, il y aura un permis de procréer, qui s'inspirera du permis de conduire. Le but de la Belgique sera d'arriver à natalité zéro. La pilule S (comme stérile) sera distribuée gratuitement dans le métro, au même endroit que la pilule B, celle qui permet de quitter ce monde à tout instant et sans douleur. La Belgique doit être un pays rare, quasi en voie de disparition ; le bonheur est à ce prix. Accepter de disparaître sans laisser de trace. Je sais de quoi je parle, des enfants j'en ai eu cinq, j'ai commis beaucoup d'erreurs dans ma vie. Je reconnais, quand même je les aime, je suis un sentimental ; avec ma fille Marie, c'est comme une histoire avec une femme, le sexe en moins. J'entends d'ici vos protestations. La Belgique ne sera plus qu'un pays de vieux ? Eh bien non. Les habitants à partir de soixante ans seront fortement incités à prendre la pilule B, qui permet d'en finir vite fait bien fait. Tous ceux qui seront décidés à disparaître entre quarante et soixante-dix ans seront exempts d'impôts, voyageront gratuitement, ainsi que plein d'avantages en nature, comme l'accès gratuit aux salons de massages de l'avenue Louise. J'ai rencontré Linda rue Saint-Denis. Elle était à l'étalage, démarquée. Elle était très différente des autres. Elle avait une espèce de personnalité. C'est ce que je préfère chez les femmes. La personnalité. Et un beau petit cul. Mais il ne faut pas qu'elle cherche misère(88). Silencieuse quand il le faut car j'aime bien tirer le premier. Faut qu'elle rie de mes blagues au quart de tour. Toujours prête à dégainer. J'aime bien qu'elle me demande plusieurs fois dans la journée : « T'as envie d'aller au lit ? » Même si j'ai pas toujours envie, surtout si j'ai passé la nuit avec une autre, je trouve que ça fait plaisir. Sinon j'ai les idées très larges. Ça peut être aussi bien une espèce de souillon, cigarette au bec, jupes relevées, vaisselle à moitié faite, ongles vernis écaillés, dents pourries, cafards entre les plinthes, du moment que le cul bout comme une bouilloire déchaînée. Mais je crache pas sur le genre de fille mince, élégante, tricot Dior, le charme discret d'une bourgeoise à tête de nœud, chaude comme un frigo Miele hors de prix, fille d'un propriétaire du cheval gagnant du Prix d'Amérique. Une fille qui sous des dehors discrets, raffinés, quasi intouchable, se transforme au pieu en pute bon marché de la gare du Nord. Linda avait l'air de réunir en elle ces deux extrêmes. Ses yeux étaient prometteurs de nuits blanches et ses cils, qui bougeaient quand on la touchait, semblaient une vraie invitation à dériver sans laisser-passer. Même l'odeur était différente de ces poupées gonflables qu'on peut acheter par courrier, tout ce qu'elles ont c'est trois trous mais pour le reste c'est snottebel(89). Linda on aurait dit qu'elle était faite en peau de femme. Elle avait des longs cheveux comme ceux de Françoise Hardy quand elle chantait Tous les gar çons au petit conservatoire de Mireille. Les yeux de Romy Schneider dans La Piscine. Il m'est arrivé de la prendre à la Delon, c'est-à-dire le mec sûr de lui et de son charme, sachant que la longueur de sa bite conviendrait à toute femelle présente, passée et future, même à la baleine bleue, qui, on le sait, a un clitoris de douze mètres. Ah, un jour, un jour seulement, faire l'amour à une baleine et s'appeler Delon.Elle avait le cul de Luis Mariano dans Le Chanteur de Mexico, la bouche de Marguerite Duras avant la Libération et le tremblement de cils de Françoise Sagan. Ça a été le coup de foudre. Je suis entré dans le sex-shop, je la voulais. J'ai bien vu que la vendeuse était réticente à me la vendre, elle a essayé de m'en fourguer d'autres en m'expliquant que ce modèle était dépassé et était pas garanti. Je suis resté coi - en belge, on dit co ït. Arrivé chez moi, je l'ai tout de suite essayée. Je lui ai demandé son nom, elle m'a répondu «Linda». Déballée soigneusement, je me suis mis à la gonfler, à la bouche comme il se doit. Mon souffle la rendait quasi vivante. J'étais Dieu recréant la femme. J'ai pas bandé tout de suite. Il lui manquait quelque chose. Puis je me suis souvenu que quand Anne était partie elle avait laissé des habits. Je lui ai mis une minijupe et un chemisier à elle. Là, je me suis jeté sur elle, je l'ai prise par tous les trous. Ce n'est qu'après que je lui ai parlé d'amour. Je lui ai dédié un de mes livres de poésie, en voici un extrait.
J'ai eu dur à trouver son point G. Elle ne jouissait pas. Elle m'a fait comprendre que c'était pas très important, qu'elle aimait bien quand même. De toute façon, d'après Reich dans La Fonction de l'orgasme, il n'y a que 5 % de femmes qui jouissent. Moi, les femmes qui jouissent pas du tout, j'ai un doute. C'est comme rouler sur un vélo avec des pneus crevés. Mais bon, avec Linda j'avais l'impression qu'elle faisait semblant, et ça m'ennuyait. Je suis satisfait que si ma partenaire est satisfaite. Baiseur, oui, mais généreux. Avec elle, j'ai fait mon éducation sexuelle à l'envers. Je pense qu'on devrait donner à chaque adolescent une poupée gonflable pour qu'il s'initie à l'art du couple. Un passage obligé vers la vie d'adulte. Du reste, cela figure dans mon programme politique. Après mon coup d'Etat, la Belgique proposera au monde une génération d'hommes réalistes, altruistes, aguerris et compétents en amour. Il faut bien ça pour réaliser l'ambition de l'homme moderne : rendre une femme heureuse. Avec Linda, on commençait à zéro. Elle avait un corps de femme dans un cerveau de bébé, le contraire de la plupart des femmes. Une poupée gonflable ressemble à un handicapé moteur, après chaque usage, il faut la laver, l'habiller, on peut aussi la parfumer, je lui mettais du Chanel N° 5 car ça marche avec toutes. Linda n'était pas différente des autres : il faut s'en occuper comme on s'occupe d'une plante rare. Non seulement au lit mais aussi en dehors. Il faut être prêt à faire des trucs qu'on déteste. Parcourir la rue Neuve et s'arrêter devant chaque boutique de prêt-à-porter. Lui parler de sa teinte de cheveux. Parler de ses ex à elle en bien, et dire du mal des siennes. L'encourager à aller voir un psy pour qu'elle puisse résoudre ses problèmes existentiels, qui pourrissent la vie du couple. S'intéresser de près à une femme n'est pas toujours une partie de plaisir, car elle ne s'intéresse généralement pas à grand-chose, pas au sport, pas au foot, pas à la voiture, pas à la politique, pas à la poésie dadaïste... J'ai découvert que Linda aimait le théâtre de boulevard. Je lui faisais la lecture du Soulier de satin en jouant tous les personnages. Et en effet après au lit elle me faisait des petits cris en murmurant « oui c'est bon, je t'aime ». Pour moi aimer une femme, c'est un tout : il faut même être prêt, quand on a des copains dans le besoin, à la partager. Il m'est arrivé d'avoir la visite d'un pote au bord du suicide (un moment qu'on connaît tous car cette vie est vraiment à chier), et de lui prêter Linda. Le lendemain c'était un autre homme. Linda aussi. On s'est plus quittés. Même en tournée dans mes one-man shows, il m'arrivait de l'amener sur scène, de la présenter au public comme on présente sa femme à qui on doit tout. Puis quand l'audience, clairement parsemée, en redemandait et finissait par scander son nom, « Linda, Linda», j'ai fini par lui consacrer tout un show. Comme elle représentait toutes les femmes, elle pouvait jouer tous les rôles, ma mère, ma sœur, Thérèse, Karine, Eddy... Simplement, en lui mettant un accessoire. Le foulard de ma mère, le mégot de Catherine, la seringue d'héro de Kathia. La brosse à dents de Corinne. Je sais pas si elle était heureuse avec moi, mais moi oui, et j'ai tout fait pour la garder. Sincèrement, c'était la femme idéale. Elle pouvait être à la fois Mary Poppins, Greta Garbo et sœur Sourire. Hélas elle a fondu dans l'incendie de mon appart, au moment de la capture des membres d'Action directe. Aucun rapport, mais autant d'illusions qui s'envolent. Il ne restait rien d'elle, même pas de quoi faire un enterrement dans mon jardin. J'en ai essayé d'autres mais rien à voir avec elle. Il y en avait même une qui parlait russe et qui suçait avec une bouche qu'on gonflait en appuyant sur une poire. Bon c'était pas mal, mais j'étais pas amoureux. Le sexe sans passion, c'est comme des frites sans mayonnaise. C'est des femmes qui passent et qui finalement comptent peu : si elles ne sont pas prêtes à tout quitter pour toi, autant se branler. Et je sais de quoi je parle, je suis le plus grand branleur du pays. Pire que seul, fidèle - Table des matières Au petit matin je suis dans ma cellule à bayer aux alouettes(90) quand le gardien vient me chercher. Retour devant la juge. Cette fois, elle s'est habillée en tailleur écossais, j'adore. -J'ai bien étudié votre dossier. J'estime qu'il n'y a pas lieu de poursuivre. En tout cas pour le moment. Attention, si vous remettez encore ça l'année prochaine, comme vous en avez exprimé l'intention, la justice risque d'être moins clémente... Surtout si vous tombez sur un autre juge... Bucquoy, pourquoi ne pas lutter d'une autre manière contre l'injustice, par des moyens légaux, artistiques ? - J'ai le même âge que la bombe de Nagasaki, on se refait pas. Là, je
suis libre ? Malgré sa froidure, j'imagine déjà que je vais prendre un appartement près du palais de Justice, place Poelaert ; on baisera tôt le matin, avant l'ouverture du tribunal, et tard le soir, après les plaidoiries. Sauf les week-ends, elle partira à Knokke-le-Zoute avec sa petite famille. Elle me tend ma déposition d'un geste un peu sec. Je signe sans lire. Un brigadier m'enlève les menottes, il repart. Je me lève, je la regarde une dernière fois, elle fait semblant d'être plongée dans ses dossiers. Je lui lance : -Vous avez mon e-mail dans le dossier ? jan.bucquoy @yahoo.fr Elle fait un signe obscène avec la langue, comme Gilberte dans À la recherche du temps perdu. J'ai un début d'érection. Je pense à ma copine Danielle qui m'attend à la sortie du palais, et qui va me dire juste avant que je lui donne une baise(91) sur la bouche : « Ouh, que tu es sale. » Elle confond l'érotisme et la salle de bains, toute une éducation sentimentale à défaire. Dehors, une légère brise tiède me caresse les narines, avec le réchauffement climatique, Bruxelles ressemble de plus en plus à une ville tropicale. Allez, allez une fois, tout le monde à poil. Avec la justice, de toute façon on se reverra, ce n'est que partie remise. Grand soir et petits matins - Table des matières Voilà, le coup d'État, c'est fini jusqu'au 21 mai prochain. Inutile de venir me voir nombreux, c'est pas un spectacle. Faites vous aussi un coup d'Etat dans votre ville, dans vos campagnes, chez vous. Car c'est un produit d'exportation. Imaginez le 21 mai à Téhéran, au Texas, à Bagdad, et bien sûr, en France. Promis, je demanderai pas de copyright, pas de droits d'auteur, pas d'avance mais peut-être des arrières. Français, Françaises, héritiers de la Révolution française, il y a du travail chez vous ; si la Belgique a le corps à l'étroit mais l'esprit au large, en France c'est le contraire. La France est un grand pays boudiné dans un slip trop petit. Vous aussi vous pouvez occuper votre propre pays. Il vous appartient. Pensez dès maintenant à des points névralgiques à neutraliser : Colombey-les-Deux-Églises, Billancourt, le Café de Cluny, le kiosque de la place Monge, le fort de Briançon, le cimetière de Jarnac, le château de Montretout, le mur des Fédérés, le Paris-Brest, le Futuroscope de Poitiers, Clochemerle, la ligne bleue des Vosges, le cimetière marin de Sète, la maison du Facteur Cheval, la Piste aux Étoiles, la Madrague à Saint-Tropez, la ligne Maginot, le canal du Midi, Vulcania, l'usine marée motrice de la Rance, la Brasserie Lipp, le Belgo Cargo à Avignon(92), La Redoute à Roubaix, le parc des Princes. Ensuite, faites la liste des objets à réquisitionner d'urgence : les parapluies de Cherbourg, les harengs de Dunkerque, les bourgeois de Calais, les bêtises de Cambrai, l'édit de Nantes, le vase de Soissons, le pont d'Avignon, Manon des Sources, les taxis de la Marne, le crottin de Chavignol, les mystères de Paris, le ballon d'Alsace, le genou de Claire, la belle de Cadix, les Gauloises bleues. Pas envie d'un coup d'État ? Votre Assemblée soi-disant nationale est trop bien gardée ? Tant pis pour vous, faites ce que bon vous semble, après tout je m'en fiche. Pour moi, le rebelge, le coup d'État est permanent. Je suis déjà dans la loterie, même si les gains ne dépassent jamais la mise. Ma vie est un chapelet de bonnes femmes et d'histoires ratées, je déménage tout le temps, je porte des habits de deuxième main, mes disques sont usés, mes livres volés, je fiche un désordre pas possible partout où je vais : c'est un art de vivre, à la déglingue et à la picole. Me voilà qui dévale les marches du palais de justice, léger comme le vent, la fleur entre les dents. Je sais ce que j'ai à faire : attendre le gros lot. Encore une histoire qui se termine bien. La Belgique est un pays où les histoires finissent bien. (1). Jan Bucquoy, Œuvres poétiques complètes, volume 7, éd. La littérature dans les couilles, Mons, 2002. (2). Gaillard. (3). Un regard bête. (4). Tripoter. (5). Céramique (6). Pleut. (7). Célèbre fromage qui pue, à côté le roquefort c'est Brise fraîcheur pétales de rosé. (8). Hutsepot, autrement dit potée (9). Cul. (10). Fromage blanc. (11). Boucles. (12). Enfants. (13). Pommes de terre. (14). Sorte d'EDF belge. (15). Après. (16). Vlan est un gratuit distribué dans toutes les boîtes aux lettres. (17). Vantard. (18). Dieu sait pourquoi, Marvin Gaye a habité Ostende ; la légende veut qu’il y ait écrit Sexual healing, devenu par la suite (19). Pleuvait. (20). Ardoise. (21). Petit bistrot quasi centenaire où, sur les murs et les meubles à l'origine de couleur claire, se sont superposées des couches de nicotine, de mousses de bière brune, de giclées d'humeurs, le tout recouvert de Plastic Bertrand. (22). Dans (langage juridique) (23). Celui qui fait des allers et retour (24). Portable. (25). Néologisme de l'auteur. (26). Nos deux héros semblent aller un peu vite en besogne. Il ne faut pas oublier que nous sommes en Belgique, et non dans un roman de Modiano. Ici la temporalité est différente, le Belge sait que la vie est courte, chère, et les enfants faciles à faire. (27). Subventionné. (28). Maire. (29). Baratin. (30). Mi-bas. (31). Portion (32). Néologisme de l'auteur. (33). La moquette. (34). Serpillière. (35). Quelles buses (36). Niquer. (37). Vite. (38). Le burning-out correspond au « syndrome d'épuisement professionnel » alors que le karoshi désigne la mort subite de cadres ou d'employés pour cause de surtravail. (39). Conseillers municipaux. (40). Bordel. (41). Poète mièvre bien que belge. Exemple : « On a dressé la table ronde / Sous la fraîcheur du cerisier / Le miel fait des tartines blondes / Un peu de ciel pleut dans le thé. » (42). Ennuyeuse et répétitive. (43). J'étais pris au piège. (44). Aéroport de Bruxelles. (45). L'Amigo est la prison de Bruxelles. (46). Néologisme de l'auteur. (47). Tartare. (48). Bulots. (49). Biscuits (50). L'hymne national belge, dont aucun Belge ne connaît vraiment le texte ; à présent chaque région a son propre hymne. Une brabançonne est aussi une pipe (pas celle de Magritte). (51). L'Arabe du coin. (52). L'endive. (53). Soir et matin est une chanson populaire wallonne. (54). Néologisme de l'auteur. (55). Pénis d'enfant. (56). Néologisme de l'auteur (postuler). (57). Sans souffler mot. (58). Rivière qui coule sous Bruxelles. Une des grandes obsessions des anarchistes belges est de la déterrer. Ils cherchent à unir leurs faibles forces avec les activistes français qui souhaitent libérer la Bièvre parisienne de son slip de béton. (59). Persan. (60). Une qui aime jouer. (61). Maisons Phénix (62). La chair de poule. (63). Des uniformes bêtes. (64).RMI. (65). La bonne bouffe. (66). Au numéro 38, s'il y a des filles que ça intéresse ; 24 heures/24. Open all night. (67). Lèche-culs. (68). Brillant. (69). Les villes « à facilité » reçoivent les documents administratifs en flamand et en français, mais c'est à la tête de l'habitant. (70). La tête. (71). De la frime. (72). Les actualités belges de jadis. (73). En catimini. (74). Linoléum. (75). Cul sec. (76). Se pencher pour qu'on voie leurs fesses. (77). Une revanche à prendre sur lui. (78). J'ai enlevé mon pantelon très vite. (79). Je te téléphonerai. (80). Pain béni. (81). En toute décontraction. (82) Chauve. (83) Fourbu. (84). Une portion. (85). Le Pen belge. (86). Célèbre fromage qui pue. (87). Pue. (88). Emmerde. (89). Chandelle, c'est-à-dire rien. (90). Corneilles (91). Un baiser. (92). C'est un restaurant belge où on peut déguster quarante sortes de moules différentes, avec des frites faites main et de la bière de Hoegarden. Le menu type est à dix euros, moules-frites-bière blanche. J'y serai pendant le festival, et tout le mois d'août pour me reposer de mon coup d'État. Venez nombreuses et seules. Page dernière - Table des matières La vie est belge Le paradis, là,
maintenant, Récit improbable et subversif, La vie est belge nous entraîne dans le sillage tumultueux et cocasse de Jan Bucquoy, artiste situationniste touche-à-tout qui met le feu à la Belgique depuis plus de trente ans. Fils spirituel de Guy Debord et des Surréalistes, ce trublion idéaliste organise, chaque année, le 21 mai à Bruxelles, un coup d'État contre le Palais Royal. Une initiative déraisonnable, encouragée par son complice entarteur Noël Godin, qui le conduit immanquablement en prison. Après l'échec de sa dernière tentative contre la résidence du roi des Belges et pendant son bref séjour derrière les barreaux, cet anarcho-humoriste a commencé à rédiger ses « mémoires » plus ou moins réelles. Cette apologie du mal appris, à la fois brûlot politiquement incorrect et histoire d'amour à l'eau sale, est le premier ouvrage écrit en vrai parler belge. C'est aussi le bouillon d'une nouvelle société régulée par une loterie géante. À déguster avec une Chimay bleue. Jan Bucquoy est Belge. Il est également artiste, écrivain et anarchiste. Auteur de bandes dessinées à succès (notamment Le Bal du rat mort et Jaunes,) et cr éateur des musées de la Femme et du Slip, Jan Bucquoy est aussi un cinéaste engagé qui a notamment réalisé La Vie sexuelle des Belges, Camping Cosmos, et Fermeture de Renault Vilvoorde.Table des matières - Top |