Rien à Vivre -  6/49

  

 

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La douleur est en moi de la même façon 
que la boue dans les chemins sans soleil 
et je n'ai pour lutter contre elle 
que la hauteur de mes mains tendues,

que le battement de deux yeux où le monde n'entre 
qu'avec son apparence de verdure et de clarté, 
qu'un peu de sang qui suinte sous la peau 
comme l'eau le long de certains murs obscurs.

De jour et de nuit, c'est l'aventure sans fin 
où hommes et femmes se croisent et se fixent 
en quête du regard qui pourra desceller 
la lourde pierre qu'ils portent au fond des yeux.

Il y a tant de souffrance dans tout ce corps 
où ils se tiennent comme au bord d'un puits 
que l'amour s'y élève comme un feuillage jauni 
qui n'aurait gardé de la flamme que la forme.

La fin du monde arrive à chaque instant 
au-delà d'un cœur las d'être guetté par la mort, 
au-delà d'un appel qui tourne entre les murs, 
au-delà des femmes trop belles qu'on dépasse.

  

© Lucien Becker, Rien à Vivre, 1947, Gallimard