Le monde sans joie

Pas mème l'amour - 3/14

 

Nederlands

Je me sens si démesuré dans la nuit qui s'achève 
que j'ai soudain contre moi la terre nue et mouillée, 
la terre ouverte de ses ruisseaux, de ses chemins 
sur le village où les tuiles veillent, teintées de feu.

Je n'ai rien à dire au soleil qui se lève 
en colorant les veines de ma main, de mon front. 
Je n'ai rien à dire au jour qui me reprend 
dans l'enfilade de son ciel et de ses fenêtres.

Comme un coup de soleil sur la mer, 
les femmes se répandent dans le jour 
captives des regards où les hommes 
se jettent de tout le poids de leur vie.

Et les femmes surprises par tant de vertige 
se sentent si seules pour faire l'amour 
qu'elles veulent n'être plus rien qu'un beau corps 
pris, repris par des mains sûres de leurs caresses.

  

© Lucien Becker, Le Monde Sans Joie, 1945, Gallimard