Le monde sans joie

Vivre dans l'éternité - 12/21

 

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Dans le soir, les paroles se séparent comme 
des neuves qui ne vont pas vers la même mer. 
Dans le soir, le couchant n'est plus, si près de la terre, 
qu'une paupière trop lourde qui retombe.

La nuit n'entend que la flottaison des étoiles 
que le bruit d'étoffe des baisers sur les corps. 
Un insecte se débat sur une source 
où le jour veille, clair encor d'un peu de ciel.

Baisers légers comme des bulles de savon, 
terre couverte d'un seul arbre d'ombre, 
main de soleil qui dures sur le couchant, 
comme vous mentez à mon visage déconcerté.

Et quand je te vois, seule, sans horizon,
je traverse, sans armes ni défense,
les plantes de tendresse qui lèvent de ton corps,
immenses et douces comme des vallées.

  

© Lucien Becker, Le Monde Sans Joie, 1945, Gallimard