Rien à Vivre - 21/49

 

 

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O terre que je quitte à chaque pas,
nue de toutes les femmes que tu portes,
dure comme la croûte du pain,
aucun chemin ne conduit vers la paix que ton nom promet.

Tu as le haut visage découvert 
des ancêtres glacés dans un cadre
et qui sont si loin dans le temps 
qu'aucun appel ne les fait plus bouger.

Tu cherches pourquoi le soleil est plus beau sur la mer 
de la même façon que je cherche dans les femmes 
ce qui fait me retourner quand elles passent 
avec un regard qui s'ouvre jusqu'au bout du jour.

Oh ! ce reflet qui monte et baisse dans chaque œil
et qui persiste comme un feu dans la nuit,
un feu que personne n'a allumé
parce que les corps sont froids à en mourir.

Et dans l'ombre où tout le monde se ressemble 
et où l'on n'est plus qu'un fond de souvenirs, 
je veux trouver parmi les femmes que je suis 
celle qui a sur la bouche le nom que je porte. 

  

© Lucien Becker, Rien à Vivre, 1947, Gallimard