Rien à Vivre - 35/49

  

 

Nederlands

Le feu des lampes couve dans les grandes villes 
écrasé par un ciel qui touche terre de toute sa nuit. 
Des têtes de lumière se hissent derrière les volets 
et tombent, toutes nues, dans le sommeil des hommes.

Le long des murs qui jaillissent comme des cous tranchés 
un passant qui tient de ses épaules le monde en équilibre 
s'arrête parce qu'il vient de s'apercevoir 
qu'il n'est après tout qu'un linge mouillé de sang.

Et quand plusieurs têtes se dressent à la fois
a un tournant d'où chaque rue part comme un hall
creuse dans l'épaisseur d'une gare déserte

l'une d'entre elles prononce ces paroles: 
« Nous ne nous reverrons jamais 
parce que la mort est entre nous 
comme le ciment entre les pierres. »

De loin en loin dans cette ville silencieuse
des portes s'ouvrent d'où les êtres qui en passent le seuil
sont basculés dans le vide du haut de leur existence.

Un seul passant n'entre plus dans les maisons 
parce qu'il n'a plus rien à jeter dans leurs mâchoires 
parce que sa vie est déjà clouée au monde 
par la tête qui dépasse de son manteau.

  

© Lucien Becker, Rien à Vivre, 1947, Gallimard