Rien à Vivre - 38/49

  

 

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Le vent prend feu dans les lumières 
qui font de la nuit une haute racine vivante. 
Les objets tendent leur cou sans tête, 
tendent leurs mains sans doigts.

Tant de bras se tordent sur les murs 
que la chambre bascule et va se renverser. 
Toi que j'aime, je te vois, fermée par ta bouche 
et découverte peu à peu par ta propre lueur.
  
Ton corps est pareil à une eau
où le soleil entre de toute sa nudité.
Il y a dans ton regard de l'obscurité
nui brûle du feu sourd des vitres incendiées.

Quand tout s'éteint le monde est si vaste 
que je me demande si tu existes encore, 
si tu es bien contre moi de toute ta chair 
qui a repris sa forme dure de plante.

La nuit devient si dense autour de nous 
que, même serrés l'un contre l'autre, 
nous sentons que cette nuit nous sépare 
de tout ce qui n'est peut-être que notre peau.

  

© Lucien Becker, Rien à Vivre, 1947, Gallimard