Rien à Vivre - 39/49

  

 

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J'ai cherché dans ta chair une raison de vivre, 
je n'ai trouvé qu'un corps où ma bouche 
revenait avec le même baiser d'acier, 
la même pointe de feu hardie et désespérée.

Au moment où la terre remontait jusqu'à mes mains 
dans le battement d'un ventre à peine déclos, 
je criais ma joie à l'être sur lequel je roulais 
comme sur la plus haute vague de la mer.

Je tentais de passer bien au-delà de cette chair 
mais elle restait simplement franchie comme un pas 
marqué dans un printemps de rosée, 
comme une fente de soleil au cœur du monde.

Les mots que je disais pour lier l'espace à nous 
s'abattaient comme des oiseaux
dans le regard desquels tout le ciel avait tenu 
et l'amour demeurait imprenable entre nos yeux.

Ton corps perdait peu à peu son visage,
le monde un instant se fermait sur moi
et au plus clair de cette femme qui me cachait la terre
je trouvais des forêts de douceur.

Et nous étions aussi loin l'un de l'autre
que la lumière l'est de la pierre qu'elle touche.
Nous nous retrouvions dans notre nudité comme devant un miroir 
qui n'a pas besoin du jour pour se reconnaître.

En pleine éternité, dans une chute interminable 
de montagne en montagne, de clairière en clairière, 
nos corps se tenaient aux branches de tendresse 
qui naissaient d'un sein tendu contre mon épaule.

Nos chairs nues comme un matin de fenêtres
montaient d'un seul jet vers deux visages
qui s'étonnaient de n'avoir pour limite que le fond d'un regard.
Rien ne nous séparait lorsque nous fermions les yeux.

Le plaisir était neuf comme une coulée de métal. 
Tu n'étais plus qu'un fruit tombé dans l'herbe 
et pour y goûter il fallait chercher ta bouche, 
il fallait se gorger de tes seins, de ton sexe.

Un baiser et notre existence n'avait plus de poids 
Un sourire et l'amour recouvrait toutes les vallées 
Un regard et la mer était au-dessus de nous 
Un mot et le monde revenait lentement sous nos pieds.

  

© Lucien Becker, Rien à Vivre, 1947, Gallimard