Le monde sans joie

L'homme quotidien - 6/10

 

Nederlands

Je monte des restes fumants du sang, 
dans les vitres reculent des regards. 
Les trains ralentissent à peine dans les gares 
et ma voix s'étonne d'être sans accents.

Des pas béants marquent la douleur. 
Des ponts attendent la fin du monde 
au fond de leurs grands yeux sans chaleur 
et le cœur inlassable fait sa ronde.

Je ne suis qu'une tache de terre 
encerclée par la mort et la nuit. 
Je m'ouvre en regards que l'ennui 
dans sa fixité désespère.

Ma vie tient en quelques pas égarés 
qui n'ont trouvé aucun chemin 
vers les fenêtres d'où l'on revient 
couvert de soleil et désemparé.

Trop de couchants s'arrêtent à l'aise 
au haut de murs à jamais tranquilles. 
Des flaques tranchées par le ciel brillent 
dans l'herbe comme des blessures fraîches.

  

© Lucien Becker, Le Monde Sans Joie, 1945, Gallimard