Le monde sans joie

Vivre dans l'éternité - 15/21

 

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Les champs sont noirs comme la bouche d'un tunnel 
Ne quitte pas cette route qui vient des villes : 
Le calme a des bordures qui cèdent comme des trappes. 
Ne lève pas la main pour toucher le ciel bas.

Les nuages tombent de l'autre côté du monde, 
lourds comme des forêts enfermées dans le vent, 
larges comme les plaines qu'ils étouffent 
et les pierres montrent les débris de chair de la terre.

Quelles douces mains s'accouvent sur nos fronts 
sous quels beaux miroirs se plaignent nos mémoires? 
Quand la pluie tombe, un grand fond de détresse 
fait vaciller la joie qui monte dans l'homme.

Un geste indifférent résume le passé, 
le cœur en battant a peur de faire du bruit, 
la nuit ne peut consoler le cri des sirènes : 
le monde est seul comme une bouteille bue.

  

© Lucien Becker, Le Monde Sans Joie, 1945, Gallimard